Jeudi 14 décembre de 18h à 20h
Alain Coustou
Né en 1940, Alain Coustou a partagé sa carrière universitaire entre l’Afrique – il a été un des fondateurs du Centre Universitaire de Douala – et les universités de Bordeaux 1 puis de Bordeaux 4, où il est Maître de conférences et membre du Conseil Scientifique. Il est également chercheur associé à l’UMR (Unité Mixte de Recherche CNRS/Université de Bordeaux) des Sciences de l’Environnement.
Il s’est notamment spécialisé dans les relations entre activités humaines et environnement, ce qui l’a amené à se pencher sur l’évolution et les conséquences de la dérive climatique. Sa compétence dans l’utilisation de modèles complexes permettant de traiter des situations à nombreuses variables lui permet aujourd’hui d’apporter un éclairage nouveau sur la question de l’emballement de l’effet de serre.
Terre, fin de partie
La dérive climatique, un risque majeur
Ed. EONS . 14,80 euros
Nous savons tous que le climat se dégrade lentement. Mais peut-on parler de risque de catastrophe quand la plupart des prévisions font état d’une hausse de la température moyenne du globe de « seulement » un et demi à six degrés au cours de ce siècle ?
Jusqu’à présent, chacun ou presque s’en est tenu à sa spécialité : les émissions de gaz carbonique provenant des activités humaines ; le rôle du méthane provenant des activités agricoles ; l’évolution du niveau des océans ; les variations de l’activité solaire… D’où la sous-estimation de la gravité de la situation.
Mais qu’en serait-il si nous prenions en compte la totalité de ces éléments, des effets de synergie entre eux et des phénomènes de rétroaction avec le milieu naturel ?
Je vous propose de découvrir en particulier le risque majeur, et jusqu’ici pratiquement occulté, que font courir à la Terre la disparition accélérée de la banquise boréale et les gigantesques gisements d’hydrates de méthane qui tapissent les bordures océaniques. Ces gisements sont susceptibles de se gazéifier en augmentant formidablement l’effet de serre dès lors que la température océanique monterait de quelques degrés.
Heureusement, des solutions techniques existent et pourraient être mises en œuvre, sans que nous soyons pour autant obligés de renoncer à notre civilisation ni à notre confort, et sans remettre en cause ce qui devrait constituer le développement durable.
Nous n’avons seulement plus le droit ni de tergiverser, ni de commettre de nouvelles erreurs, car sinon, demain, il serait rapidement trop tard pour nous-même et pour nos enfants.

La dérive climatique, un risque majeur
Talence, le 14 décembre 2006
Tout le monde a entendu parler de la tendance au réchauffement due à l’accroissement de l’effet de serre. En 2001, la plupart des gouvernements de la Terre ont approuvé le protocole de Kyoto, destiné à réduire très légèrement (5,5% environ) l’émission de gaz à effet de serre dans les pays industriels à compenser ainsi partiellement l’accroissement de ces mêmes émissions par les nouveaux pays industriels. Un objectif bien modeste face à l’enjeu que représente l’avenir de notre planète…
Or une simple stabilisation de l’émission des gaz à effet de serre risque d’être insuffisante pour empêcher une dérive climatique qui pourrait s’avérer catastrophique à très brève échéance (vers 2050), deux générations tout au plus ! Donc pendant notre durée de vie ou celle de nos enfants et pas à l’horizon 2100 !
Je vais essayer de résumer simplement l’essentiel de ce qui risquerait malheureusement d’advenir, à défaut d’une prise de conscience suffisante et de mesures adéquates :
Il est fort probable que la dérive climatique, d’abord lente et irrégulière s’accélérera progressivement si rien de sérieux n’est entrepris pour réagir.
La banquise polaire arctique a perdu près de 50% de son épaisseur en 40 ans, de la décennie 1960 à la décennie 2000. Ainsi réduite, amincie et fragmentée, elle n’a plus qu’à peine un peu plus de 1,5 mètre d’épaisseur en moyenne ! Par ailleurs, en 2005, la superficie estivale de la banquise (area) s’est réduite d’environ 600 000km² par rapport à l’année précédente. La même situation s’est reproduite en 2006 et la superficie (area) de la banquise est actuellement (début décembre 2006) inférieure d’environ 500 000 Km² à ce qu’elle était l’an passé à la même date. Ce qui signifie qu’elle se retrouvera à la fin de cet hiver encore plus amincie et fragilisée sur une part non négligeable de sa surface. Et ce n’est pas tout : fin août 2005, pour la première fois, les passages nord-est et nord-ouest à travers l’Arctique se sont trouvés pratiquement libres de glaces, en avance sur toutes les prévisions officielles. Et cette situation s’est renouvelée à la fin de l’été 2006. La banquise ne couvrait alors plus que 5,5 millions de Km² contre 8,5 en moyenne avant l’an 2000. Dans une vingtaine d’année, l’essentiel de la banquise pourrait ainsi avoir disparu en été.
Simultanément, on a constaté au cours de l’été 2005 une considérable accélération du dégel du permafrost en Sibérie, en Alaska et dans le Nord du Canada. Pour la seule Sibérie occidentale, dont la température moyenne s’était accrue de 3°C en quarante ans, un million de km²� (!) de ces terres jusque l� “éternellement” gelées ont commencé à dégeler, transformant la toundra en “fontaine de carbone” (CH4). Un phénomène qui avait commencé à prendre de l’ampleur voici 3 ou 4 ans et qui s’est trouvé considérablement aggravé par la transmission en profondeur des calories par les eaux de dégel réchauffées par le soleil estival. La reprise sur des superficies considérables de la fermentation bactérienne (réaction exothermique) qui s’ensuit empêche maintenant ces sols de regeler en profondeur, même durant le glacial hiver sibérien.
Plus au sud, la température des eaux de surface de l’Atlantique, de la mer des Caraïbes et du golfe du Mexique augmentait en 2005 de 2°c par rapport à l’année précédente, et la chaleur latente provoquait une arrivée précoce et un renforcement de la saison des cyclones… Un phénomène qui ne s’est pas renouvelé dans cette région en 2006 en raison de l’apport exceptionnel de sable et de poussière du Sahara par les vents, mais qui a alors touché le Pacifique, de l’Australie aux Philippines.
Un second seuil de l’évolution climatique est donc probablement maintenant enclenché, caractérisé par l’importance des rétroactions « positives » de la nature au réchauffement en cours.
Vers la fin de l’été 2025, à quelques années près, l’essentiel de la banquise arctique pourrait avoir disparu, bien plus tôt que ne le prévoyaient les climatologues officiels. D’où accélération de la montée en température des eaux, dès que le « glaçon » aura fondu dans le « verre d’eau », d’autant plus que les rayons du soleil ne seront plus alors réfléchis par les glaces (l’albédo des eaux libres est de seulement 20% contre 80% pour la glace).
A la suite de cette disparition estivale, un réchauffement de l’eau de l’océan glacial arctique et du nord de l’atlantique de seulement 1 à 3 degrés pourrait suffire à gazéifier progressivement les immenses gisements de clathrates – molécules de méthane enrobées dans de la glace d’eau - qui tapissent ces océans et particulièrement les contreforts des plateaux continentaux. Et cela sans compter le méthane et le gaz carbonique qui commencent à être libérés par le dégel du permafrost de Sibérie et d’Alaska. Or, à masse égale, le méthane est 23 fois plus « efficace » à l’échelle du siècle que le gaz carbonique comme gaz à effet de serre et est déjà responsable de 18% de l’accroissement de la température mondiale. D’où une accélération de plus en plus rapide du réchauffement, au fur et à mesure que des gisements de clathrates plus nombreux se gazéifieraient.
Même la fonte progressive et déjà enclenchée des glaces du Groenland risque de n’y rien changer. L’affaiblissement du Gulf Stream, qui refroidira les hivers européens, ne nous assurera - si ce scénario s’avère exact - qu’un sursis de quelques années.
On invoque souvent le « principe de précaution » à propos de risques infiniment moins menaçants. Ce principe est parfois invoqué pour des choses susceptibles de rendre malade une personne sur un million et pour des éventualités improbables, aboutissant ainsi à des mesures parfois ridicules et dommageables pour de nombreuses personnes (Pensez à l’invraisemblable interdiction de vente dont ont été victimes pendant des mois les ostréiculteurs d’Arcachon à la suite du ridicule « test de la souris »).� Ne serait-il pas par contre judicieux de l’appliquer ici pour réagir contre cette situation autrement plus grave ? D’abord en menant sans délai les études plus complètes indispensables, par exemple sur les clathrates et la « bombe à retardement » qu’ils constituent.� Ensuite en prenant les mesures indispensables pour réduire réellement les émissions de gaz à effet de serre, pour économiser énergie et matières premières et pour protéger notre environnement.
Il y a d’autant plus urgence que s’ajouteraient, dans la pire des hypothèses, les remontées de gaz carbonique des océans, entraînées par le méthane redevenu gazeux comme cela s’est produit lors du drame du lac Nyos au Cameroun en 1986, la réduction de l’albédo (taux de réflexion des rayons solaires) des surfaces dégagées de glaces, la diminution de la photosynthèse en raison des incendies de forêt qui se multiplieraient avec la généralisation future de la canicule, la bombe à retardement que constituent les gaz fluorés utilisés dans les systèmes de réfrigération (climatiseurs, frigos, congélateurs…) et certaines applications industrielles (électronique, électrolyse de l’aluminium, etc.), de 1300 � 23900 fois plus « efficaces » que le gaz carbonique pour l’effet de serre, etc. Et la liste est loin d’être close.
Quand aux effets contraires, il ne faut pas trop compter dessus si ce scénario s’enclenche : la réserve de glace du Groenland est beaucoup trop faible pour contrecarrer sérieusement le processus de réchauffement et une augmentation de l’albédo terrestre par les nuages risquerait d’être longtemps trop limitée pour apporter une compensation. Si d’ailleurs il devait en être autrement, cela pourrait signifier qu’une évaporation importante des océans aurait commencé, ce qui augmenterait la pression barométrique, elle-même source de chaleur. Et de plus la vapeur d’eau est elle aussi un très efficace gaz à effet de serre…
En tout cas, les études, si elles sont indispensables, ne suffiront évidemment pas.
Alors comment agir pour éviter que la Terre risque de devenir un enfer peut-être mortel pour nous, pour nos enfants et pour de nombreuses espèces animales et végétales?
D’abord que chacun fasse son possible, notamment en ce qui concerne les nécessaires économies d’énergie. Ensuite, comme le demande Nicolas Hulot, faire d’une politique de lutte réellement efficace contre l’effet de serre le critère principal des choix politiques (Bush, avec son refus obstiné de la ratification des accords de Kyoto prend le risque de condamner peut-être à mort nos enfants et la vie sur la Terre). Il faut que les scientifiques et les associations qui mènent déjà le combat pour la lutte contre l’effet de serre intensifient leur action. Il faut aussi que les industriels et les autorités qui disent se préoccuper de notre avenir poussent en avant les vraies solutions techniques pour garantir notre avenir et le développement durable.
Un des débuts de solution possible pourrait être ainsi de produire de l’énergie électrique à bas coût et totalement non polluante, sans déchets de quelque sorte que ce soit, en utilisant des sources d’énergie naturelles et renouvelables, et même avec la possibilité de réduire la pollution d’autres activités en réutilisant leurs calories perdues. Ce n’est pas une utopie : les tours aérogénératrices, dont le brevet a été récemment déposé par ses deux concepteurs, Paul Alary, vice-président de l’Action pour le Développement Durable (ADD), et moi-même, peuvent contribuer à la solution, parmi toutes les idées que pourront avoir industriels, scientifiques, particuliers et associations. Dans le combat pour l’environnement, nous pouvons tous faire quelque chose et chacun a besoin des autres acteurs pour être efficace.
Que sont les tours aérogénératrices ? Il s’agit d’une structure optimisée pour obtenir massivement de l’énergie à partir de la combinaison de plusieurs forces et effets naturels (effet de serre, effet Venturi, force de Coriolis, effet cheminée, éventuellement le vent) et de la récupération de basses calories fournies par la géothermie ou issues d’activités industrielles et de centrales électriques, augmentant sérieusement la production de ces dernières tout en réduisant leur pollution. Si l’on sait qu’actuellement dans le monde plus de 60% de l’électricité est produite par les énergies fossiles qui constituent la source principale d’émission de gaz à effet de serre, cette technologie nouvelle pourrait apporter une contribution essentielle à la lutte contre le réchauffement climatique.
Des possibilités existent également dès maintenant dans d’autres domaines, tels le transport terrestre (véhicules électriques, moteur à air comprimé, pile à combustible, biocarburants, réorganisation des systèmes de transport…)
Les solutions techniques existent donc. Il est seulement nécessaire de tout faire, chacun à son niveau pour ne plus perdre de temps, car il y a urgence absolue.
Ces idées, les faits sur lesquels elles s’appuient, les prévisions auxquelles elles amènent, ont été développées dans un ouvrage de synthèse: “Terre, fin de partie ?”, publié par les éditions Eons (collection « Eons Dossiers »).
Alain Coustou
Maître de Conférences à l’Université Montesquieu-Bordeaux 4
Chercheur associé à l’UMR Université-CNRS des Sciences de l’Environnement