L’autofictif d’Éric Chevillard
Ed. L’arbre vengeur . 15 euros
La folie douce
Voilà ce qu’on peut lire à la page 40 de L’autofictif :
« Le prochain qui prétend que mes livres sont des exercices de style, je jure que je lui montre sur-le-champ quel raffiné barbare je suis spontanément. »
Tenons-nous-le pour dit ! Et cependant… comment parler de Chevillard sans parler de style ?
Le bougre en a à revendre, et s’il est un livre qui satisfait aux exigences de Gustave Flaubert – « un livre qui tient debout… », etc. – c’est bien celui-ci. Au départ, un blog au cahier des charges plus téméraire qu’il n’y paraît : trois « pensées » par jour (beaucoup d’écrivains n’atteindraient même pas la deuxième semaine…) À l’arrivée, ce livre hilarant, sardonique, sarcastique, drolatique, recueil de fables animalières (l’œuvre de Chevillard est une vraie ménagerie !), de calembours métaphysiques (« Rien de tel qu’une bonne lime à ongle pour arrondir ses fins de moi »), de blagues astronomiques (« La terre est givrée comme une orange »), d’aphorismes marxistes (tendance Groucho, bien sûr : « Bah ! l’humanité me dégoûte, surtout les misanthropes »). Bref, le genre de livres que l’on croit pouvoir picorer négligemment, entre deux lectures « sérieuses », et que l’on se prend à lire d’un bout à l’autre, une main sur le crayon, une autre sur la poitrine pour comprimer un gloussement devenu chronique. De drôles de personnages s’invitent à cette fête du langage : une certaine joggeuse au caleçon court, le « gros célibataire » et ces haïkus pathétiques, la propre fille de l’auteur qui, à peine venue au monde, devient le motif d’un tendre délire… et jusqu’à ce pauvre Alexandre Jardin, rejoignant Désiré Nisard au panthéon des détestations chevillardiennes !
Gageons que la bibliothèque de cet énergumène est bien fournie. Qu’on y trouve en bonne place Lichtenberg, Lautréamont, Jarry, Péret, Bierce, Rigaud, Jules Renard – peut-être aussi Woody Allen, Pierre Dac et Pierre Desproges. Certains adages particulièrement tordus nous rappellent ceux du pataphysicien bordelais Michel Ohl. Mais son livre est pourtant inimitable. La preuve : il a fallu attendre 2008 et cet Autofictif délectable pour s’apercevoir enfin que voyage était l’anagramme de goyave !