Rien de va plus chez Robinson
Deux talentueux romanciers retournent comme un gant le mythe de l’île protectrice et nourricière
Sukkwan Island
de David Vann
Ed. Gallmeister . 21,70 euros
Les lecteurs de Sukkwan Island ne sont pas près d’en oublier la page 113 : ils la reliront sans doute plusieurs fois, dans l’espoir d’avoir mal compris ; mais c’est bien là que le jeune David Vann, par cette entrée en littérature fracassante, voulait nous mener. Le choc qu’il nous assène a la force indécente, la brutalité insupportable du réel.
Tout semblait pourtant bien commencer pour les Fenn père et fils. Jim Fenn, chirurgien-dentiste prospère, a réalisé tous ses biens pour s’offrir un coin d’île sauvage et magnifique dans le sud de l’Alaska. Divorcé, et soucieux de renouer les liens avec son fils de treize ans, Roy, il lui propose un an d’école buissonnière into the wild. Au programme, pèche à la truite, chasse à l’ours, bricolage, veillées au coin du feu, robinsonnade loin des contraintes scolaires et du giron maternel : un défi à la virilité et à l’indépendance naissante de Roy que le gamin, après une brève hésitation, ne peut que relever. Mais Jim Fenn maîtrise-t-il vraiment, comme il veut le faire croire, les paramètres de cette aventure extrême ? Don Juan rongé par la culpabilité, il passe ses nuits à pleurer, ses journées à tenter de reconquérir, à l’aide d’une radio défectueuse, sa dernière compagne en date qu’il a trompée outrageusement. Son comportement s’altère. Roy, terrifié et fasciné, assiste sans mot dire au naufrage de celui qui aurait dû être sa bouée.
Sukkwan Island est le récit d’un double face à face. Entre un père et un fils tout d’abord, que l’amour et des circonstances faussement propices ne suffisent pas à rapprocher. Vouloir n’est pas pouvoir : c’est la dure leçon qu’apprennent à leurs dépens Jim et Roy, tandis que le froid de l’hiver s’installe et que leur rêve bucolique tourne rapidement au cauchemar. Entre l’homme et la nature ensuite : une nature sublime, certes, mais indifférente aux désirs qu’elle fait naître, aux fantasmes primitifs qu’elle inspire. L’éblouissement poétique de Thoreau se transforme en aveuglement, l’échange nourricier en dialogue de sourd. Dans une langue austère comme le vent, coupante comme la glace, Vann explore l’impossibilité de la fuite et révoque l’espoir d’un illusoire recommencement. Son talent est grand, torturé, atypique : même s’il a placé d’emblée la barre très haut, on attend qu’il réédite bientôt ce coup de maître.
Une île au bout du monde
de Sam Taylor
Seuil Ed. 20 euros
Grand, aussi, est le talent de Sam Taylor, l’un des plus français des romanciers britanniques, puisqu’il vit quelque part aux pieds des Pyrénées. Grand et protéiforme : après L’amnésique, vénéneux faux-thriller chargé de références littéraires et cinématographiques, il nous donne aujourd’hui un livre tout aussi intriguant mais plus dépouillé, plus cru, où affleure une veine prophétique, une inspiration quasi-biblique évoquant La route, le chef-d’oeuvre de Cormac McCarthy.
Un père et ses trois enfants ont survécu au déluge sur une arche et abordé une île où ils mènent, en apparence, une vie simple et sereine ; mais tout bascule quand un mystérieux jeune homme les rejoint. Alice, l’aînée, s’éveille à la sensualité au contact de l’étranger, et ose enfin se poser les questions qui les taraudent : sa mère est-elle vraiment morte en sauvant sa petite soeur de la noyade ? Le jeune intrus est-il vraiment un inconnu ? Et pourquoi son père ne veut-il pas qu’elle monte sur la plate forme d’observation qui domine l’île ? Les voix de trois narrateurs s’entrelacent : celle du père, longue plainte chargée d’aigreur contre la société de consommation qu’il a fuie jusqu’au bout du monde. Celle du fils, Finn, qui ne sait pas écrire dans un sabir phonétique : après un temps d’adaptation, le lecteur est emporté par ce torrent de mots écorchés d’où se dégage peu à peu une sorte de poésie brutale (saluons au passage le travail de la traductrice Claire Demanuelli). Et celle d’Alice, enfin, la romanesque, la shakespearienne Alice, qui sonne la révolte comme un père tyrannique et son rêve névrotique d’un eden dénaturé.
Tout à la fois violent par sa charge émotionnelle, baroque par sa construction échevelée, captivant par son mystère, le roman se déploie dans un univers littéraire radicalement original, aux frontières du drame familial, du fantastique et de l’allégorie, jusqu’à un dénouement dont la surprise, au fond, rejoint le propos de Sukkwan Island : au bout du monde, l’homme ne trouve qu’un miroir…