Là où les tigres sont chez eux

Là où les tigres sont chez eux

Ed. Zulma . 24,50 euros

de Jean-Marie Blas de Roblès

Eléazard von Wogau, érudit fraîchement divorcé, traîne son mal de vivre au milieu des fastes décatis de la ville d’Alcântara, Brésil. L’un de ses anciens condisciples lui fait parvenir un manuscrit concernant Athanase Kircher, savant jésuite bien oublié du XVIIème, dont il entreprend l’exégèse. Pendant ce temps, son ex-épouse Elaine remonte le fleuve Paraguay et s’enfonce dans la jungle amazonienne pour une expédition archéologique qui tourne au cauchemar… Pendant ce temps, leur fille Moéma glisse sur la pente savonneuse de l’addiction et de la haine de soi… Pendant ce temps, Moreira, gouverneur de la Province d’Alcântara, échafaude une machiavélique opération immobilière avec la bénédiction du Pentagone… Pendant ce temps, le jeune Nelson, mendiant et pickpocket infirme, rumine des projets de vengeance à l’encontre dudit gouverneur…

Enfin ! On en tient enfin un ! Nous voulons dire : un roman français dont la folle ambition, la complexité assumée et transcendée, la stupéfiante maîtrise rejoignent celles des grands livres de la littérature mondiale… et l’on n’avait pas vu ça depuis longtemps, peut-être depuis le mémorable Montée en première ligne de Jean Guerreschi. On ne sait où donner de la plume pour rendre justice à cet opus extravagant : les adjectifs qui viennent à l’esprit pour le circonvenir – érudit, baroque, inspiré, échevelé… – vous filent entre les doigts comme les pièces d’une monnaie qui n’aurait plus cours. Par quel bout prendre ce maître-livre ? Par quel versant escalader une telle montagne ? Le versant Kircher, ce savant adulé en son temps mais bien oublié aujourd’hui – ses intuitions enthousiastes ont fait long feu – mais dont la tentative désespérée d’harmoniser, de lire le monde force encore l’admiration ? Le versant Eléazard, exégète borgésien du précédent, qui se perd et se retrouve à la fois dans une entreprise biographique vouée à l’échec ? Le versant Elaine, et sa dérive amazonienne digne du Aguirre de Werner Herzog ? Ou le versant Brésil, tout simplement ? Un pays travaillé par des traditions mystérieuses et tenaces, des complots cyniques, des révoltes sans espoir. On ne dira pas comment l’œuvre de Kircher, mort à Rome en 1680, se trouve sollicitée au beau milieu de la jungle amazonienne à la fin du XXème siècle. Ni pourquoi Eléazard, d’un clic de souris, efface sans regret l’exégèse qui aurait dû être le sommet de sa carrière… Ni de quelle manière stupéfiante se termine l’expédition d’Elaine… On ne dira rien de plus, car on se plait à imaginer les lecteurs de cet article en route vers leur librairie préférée – la nôtre, de préférence, mais pour la bonne cause nous serons magnanimes… –, on entend déjà leurs pas précipités sur le trottoir devant la boutique, et l’on s’apprête déjà à les régaler d’un festin rare, Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès…
Il paraît que les jurés du Goncourt ont pris de bonnes résolutions… Qu’ils ne ratent pas cette occasion de le prouver !

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