Honte et dignité
Honte et dignité
Ed. Les Allusifs . 16 euros
de Dag Solstad
Elias Rukla, la cinquantaine, est professeur de lettres dans un lycée d’Oslo. Pendant plus de vingt ans, il a supporté l’hostilité de ses élèves, et leur indifférence à la littérature. Mais un beau jour, la coupe est pleine ! Après avoir fait un scandale dans la cour du lycée, il parcourt sans but les rues pluvieuses d’Oslo, et se livre à un impitoyable examen de conscience…
Disons-le tout de suite : les trente premières pages de Honte et dignité soumettent les nerfs du lecteur à rude épreuve s’il ne connaît pas Le canard sauvage comme sa poche… Cette pièce énigmatique est en effet le sujet du cours d’Elias Rukla, auquel nous assistons de l’intérieur. Las ! Sans doute passons-nous à côté de quelques subtilités réservées aux spécialistes d’Ibsen : mais la description minutieuse des pensées de Rukla et des réactions désabusées de ses élèves constitue un morceau de bravoure pour ceux qui s’intéressent à la psychologie de l’éducation ! De toute façon, nous n’avons pas le choix, nous ne pouvons plus fermer le livre : nous sommes ferrés par cette écriture obsédante qui progresse en s’enroulant sur elle-même et ne laisse rien au hasard, tout en prenant l’apparence d’un flux de conscience décousu à la James Joyce. Et quand l’austère professeur, à bout de patience, piétine son parapluie et injurie une élève devant tout le lycée, nous comprenons que nous avons passé avec succès la « période probatoire » imposée par Dag Solstad : que nous sommes dignes d’entrer de plain-pied dans son livre ! Commence alors un des plus stupéfiants portraits psychologiques qu’il nous ait été donné de lire depuis longtemps ! Nous devenons littéralement Elias Rukla : nous revivons avec lui sa jeunesse pleine d’espoir et de nobles aspirations, son amitié exaltée pour le fascinant Johan Corneluissen, auxquels ne résistent ni les jeunes filles, ni les plus subtiles apories de la philosophie kantienne. Avec Elias, nous tombons amoureux de la magnifique Eva Linde – amour impossible car bien sûr, c’est Johann qu’Eva épouse… Avec Elias… mais n’allons pas plus loin dans ce résumé insipide, aussi impropre à rendre compte de cette expérience littéraire hors du commun que la contemplation d’une étiquette à nous rassasier de bon vin… Portrait d’un homme, Honte et dignité est aussi le portrait de tous les hommes : de tous ceux, en tout cas, qui ont un jour cru en quelque chose, et qui voient s’éloigner leurs rêves comme des épaves. Elias Rukla a vécu pour et par la littérature, et il découvre brusquement que cette passion, qu’il croyait universelle, n’est plus partagée que par les rares survivants d’une époque révolue. Désormais, dans la salle des professeurs, on parle davantage d’intérêts d’emprunts immobiliers que de Hamsun ou de Thomas Mann, et les grands journaux s’adressent à un peuple de décérébrés… Bref, Elias Rukla est en train de devenir un dinosaure… Mais il lui reste un espoir : que cette obsolescence dont il se sent frappé fasse au moins de lui un personnage de roman. Il s’imagine passant un examen devant Kafka, Proust, Mann et Céline : il y en aura bien un pour le choisir, ne serait-ce que comme figurant…
Examen réussi au-delà de toute espérance : Elias Rukla est devenu le héros d’un grand roman !


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