Il y a des livres que l’on a peur de relire…
Il y a des livres que l’on a peur de relire. Leur souvenir est si éblouissant que l’on redoute de le ternir. Mais parfois il faut savoir sauter le pas : se lancer dans cette singulière aventure de la redécouverte, au risque de bouleverser quelque peu notre panthéon personnel… Le hasard a voulu que, dans la même semaine, deux de ces livres soient réédités…
Bonne nouvelle ! Ni l’un ni l’autre n’ont pris une seule ride !
La forêt de cristal
de J. G. Ballard
Ed. Denoël, collection Lunes d’encre (nouvelle – et remarquable – traduction de Michel Pagel) . 18 euros.
Directeur d’une léproserie, le docteur Sanders se rend à Mont-Royal, un endroit perdu du Cameroun au bord du fleuve Matarre, pour retrouver deux de ses anciens collaborateurs. Mais le périmètre est sécurisé par l’armée : la forêt équatoriale connaît là-bas une bien étrange métamorphose…
La forêt de cristal est le premier chef-d’œuvre du grand écrivain anglais J. G. Ballard. Clôturant le « cycle des catastrophes » après Le vent de nulle part, Sécheresse et Le monde englouti (voir notre site), il est aussi le dernier roman de science-fiction « classique » de Ballard – quoique le mot « classique », pour qualifier cette œuvre singulière qui doit plus aux surréalistes qu’à Van Vogt et à Asimov, ne soit pas des plus heureux… La beauté de ce livre est avant tout visuelle et fantasmatique. Les descriptions de la forêt cristallisée évoquent les tableaux de Miró ou de Dali ; enchâssés dans leur gaine de cristal, les plantes, les animaux – et bientôt les êtres humains – deviennent des créatures fabuleuses, à la fois monstrueuses et fascinantes. Le cristal qui gangrène peu à peu la forêt, à l’image d’une lèpre métaphysique, n’est pas synonyme de destruction : il matérialise au contraire un rêve d’immortalité, où la contemplation de la nature, rehaussée par une sorte d’art cosmique, mettrait fin à la dictature du temps. Un à un, les personnages tourmentés et hallucinés de Ballard succombent à cette vénéneuse splendeur… La forêt de cristal est bien un joyau dont le scintillement n’est pas prêt de s’éteindre…
L’œil du purgatoire
de Jacques Spitz
Ed. L’Arbre vengeur . 13 euros.
Le peintre Poldonski n’a plus goût à rien. La compagnie de ses semblables l’écœure ; son génie est incompris, son art impuissant à transfigurer un quotidien banal et sinistre. Mais l’extravagant inventeur Dagerlöff lui fait une proposition singulière : un « voyage dans la causalité ». Il inocule au peintre un bacille qui attaque ses organes visuels, et lui permet de voir les choses telles qu’elles seront dans le futur : le mégot à la place de la cigarette, la charogne à celle de la viande…
Un autre joyau surréaliste ! Auteur culte chez les ¬– rares – amateurs de science-fiction française, Jacques Spitz compose ici son chef-d’œuvre : un ébouriffant voyage au pays du devenir. Ce qui frappe le lecteur, et le captive, c’est l’implacable rigueur du cauchemar de Podlonski, sa logique sans faille, son évidence existentielle. Pas à pas, le peintre découvre la macabre réalité du lendemain. Dans la vitrine des fleuristes, il voit le destin inéluctable du plus magnifique bourgeon : la flétrissure. Les objets vieillissent autour de lui, ses propres vêtements deviennent des hardes. À mesure que le virus contamine sa vision et que s’accélère le processus, il dérive loin de ses semblables, qui lui apparaissent bientôt sous la forme de squelettes. Le cauchemar culmine dans cette scène stupéfiante où Podlonski, debout devant un miroir, assiste… à sa propre mort ! « La glace me renvoie mon visage de cadavre, mon œil fixe et vitreux, mon teint à faire peur, mes traits encore marqués par les luttes de l’agonie. » La fable scientifique est menée jusqu’à son terme, avec une précision méticuleuse ; et cette méticulosité même débouche sur un univers frénétique, hallucinatoire, un peu comme si Lautréamont s’était emparé d’un canevas de Jules Verne pour bâtir un conte d’horreur. Fenêtre ouverte sur l’inconnu, L’œil du purgatoire plonge dans ceux du lecteur, et continue de le hanter bien après la dernière page.



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