La polka des bâtards

La polka des bâtards

de Stephen Wright

Ed. Gallimard . 23 euros

Les parents du jeune Liberty Fish sont des abolitionnistes convaincus. Aussi, quand la guerre de Sécession éclate, c’est tout naturellement, et avec enthousiasme, qu’il s’engage dans les troupes nordistes. Mais le passé de sa mère l’obsède : originaire du Sud mais révolté par l’esclavage, Roxana a quitté toute jeune fille Redemption Hall, la plantation de son père. Les hasards de la guerre emmènent Liberty non loin du berceau de sa famille sudiste. Il ne peut résister à sa curiosité : il déserte et part à la rencontre de ses grands-parents…

La polka des bâtards, commentaire cocasse et transgressif d’un épisode capital de l’histoire des Etats-Unis, ressemble à un Autant en emporte le vent revu et corrigé par Terry Gilliam. On y croise toute une armée de personnages baroques : boute-feu hallucinés, songe-creux pathétiques, bateleurs vindicatifs, dentistes Hâbleurs, charlatans philosophes, hérauts de l’abolitionnisme, ou bien héros tragi-comiques d’une guerre qui n’en finit pas de mobiliser les forces vives de l’Amérique en un grand pandémonium à la fois exaltant et absurde. Le mot “bâtard” a plus d’un sens dans le roman : il fait tout d’abord référence au grand-père maternel de Stephen, et à son rêve grotesque de métissage universel. Mais il évoque aussi ce grand creuset américain où s’entassent pêle-mêle - et s’interpénètrent - la grandeur et la bassesse, l’orgueil et la honte, la foi aveugle en un hypothétique avenir et l’attachement viscéral à des traditions désuètes, la Famille avec un F majuscule et la révolte inévitable qu’elle engendre, le bien et le mal, le beau et le laid, le noir et le blanc : à l’un de ses frères d’armes qui s’étonne de trouver des racistes dans les rangs yankees, Liberty rétorque : “C’est ça, l’Amérique. Les péquenots sont répartis équitablement.”

Certes, l’humanisme des abolitionnistes, auquel Liberty reste fidèle de bout en bout, triomphe à la fin. Mais il traîne derrière lui le rouleau compresseur de la modernité, de l’industrialisation sauvage, de la course aveugle au “progrès” inhumain : “Nous sommes devenus des esclaves, monsieur, dit un personnage, les esclaves d’une précipitation extravagante et destructrice pour le corps et pour l’âme.” Comme tous les romans, La polka des bâtards n’impose pas de morale simpliste : il reflète - et avec quel talent, quelle invention stylistique ! - les incohérentes d’un pays capable, aujourd’hui comme hier, du pire comme du meilleur, et dont l’originalité radicale réside justement dans cette contradiction. De retour chez lui, dans le Nord, Liberty se réveille en sursaut au beau milieu d’un cauchemar, “sans savoir où ni même qui il était. Et puis il se rappela. C’est l’Amérique, songea-t-il, et toi, qui que tu sois, tu ne risques rien. C’est l’Amérique, et tout finirait bien.”

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Les enfants disparaissent

Les enfants disparaissent

de Gabriel BANEZ

Ed. La dernière goutte . 16 euros

Macias Möll est un horloger infirme. Tous les soirs, vers six heures, quand il a fini de réparer les montres, il se rend sur place et dévale une pente avec son fauteuil roulant. Parfois, sous les acclamations des enfants, il bat son record de vitesse… mais alors, inexplicablement, des enfants disparaissent…

Mécanique littéraire à la Borges ? Réflexion métaphysique sur le temps ? Ou parabole sur le destin tragique de l’Argentine ? On ne sait pas très bien par quel bout prendre ce livre étrange, et c’est là, justement, ce qui fait sa force. La grande pureté de la narration, réglée comme une horloge, contraste avec la complexité, la profondeur d’un propos déroutant dont le questionnement perdure une fois le livre refermé. Une chose est sûre, en tout cas : dès les premières lignes - on pourrait même dire dès le titre, tautologie faussement limpide qui dévoile toute la quintessence du roman -, BANEZ empoigne le lecteur d’une main ferme, sans jamais lui révéler sa véritable destination. Dispersés çà et là par une plume alerte et joueuse, les stéréotypes du roman policier (un juge, un flic, des soupçons, des indices) balise son parcours de repères ambigus ; mais d’autres signes le poussent vers des pentes bien plus vertigineuses…

Agent d’une force obscure qui le dépasse, l’horloger Möll rejoint d’autres figures de ce fantastique sud-américain - le Morel de Bioy Casares, par exemple - au charme si subtil et si pernicieux.

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Vers l’aube

Vers l’aube

de Dominic Cooper

Traduction Céline Schwaller

Ed. Métailié . 18 euros

Lors du mariage de sa fille, Murdo Munro, qui approche de la vieillesse, tire un bilan catastrophique de son existence. Redoutant de finir ses jours auprès d’une épouse acariâtre qu’il n’aime plus depuis longtemps, il quitte l’église en pleine cérémonie, met le feu à sa maison et s’enfuit. Commence alors un périple déroutant et chaotique à travers les sublimes paysages de l’ouest de l’Ecosse.

Le coeur de l’hiver (Métailié 2006), du même auteur, nous avait déjà subjugué par sa force et sa beauté austère. Avec Vers l’aube, Dominic Cooper explore à nouveau l’âme d’un personnage apparemment fruste mais souterrainement complexe qui, incapable de formuler ses angoisses, ne trouve de répit que dans une confrontation à la fois brutale et émerveillée avec la nature. Cette nature - des collines, des rocs, de la bruyère, des lacs scintillants, une mer omniprésente même quand on ne la voit pas -, il la décrit avec une acuité peu commune, attentif à la moindre variation de lumière, de perspective, au plus petit insecte, aux sensations diverses qu’éprouve le vagabond. Loin d’être un décor, elle est au contraire le véritable personnage central du livre : on pense à Giono et à Tarjei Vesaas, écrivains qui, tout comme Cooper, ont su frotter comme des silex le coeur de leurs personnages aux parois d’un monde fascinant, menaçant, enivrant, pour produire l’étincelle de la beauté. On n’est pas près d’oublier la trajectoire erratique de Murdo Munro, ni la beauté du spectacle sauvage qui entre en résonance avec ses espoirs, ses peurs et ses doutes.

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Le voyageur sans commerce

Le voyageur sans commerce

de Charles Dickens

Ed. L’Arbre Vengeur . 13 euros

Il aura bientôt deux cent ans mais il se porte comme un charme. Sa sainte indignation face à l’injustice est plus que jamais salutaire. Son style foisonnant et baroque n’a pas pris une ride, ses métamorphoses bizarroïdes nous enchantent toujours (saluons au passage le travail de la traductrice Catherine Delavallade) ses visions macabres nous dressent encore le poil. Bref, Charles Dickens, doyen de cette rentrée littéraire, en est aussi à bien des égards l’une des principales attractions. Permettons-nous un petit cocorico : c’est grâce à un éditeur talenço-bordelais que Le voyageur sans commerce, inexplicablement resté inédit en français, voit enfin le jour après cent cinquante ans de purgatoire, dans une éditions très élégante agrémentée de belles illustrations de David Prudhomme. A l’origine de ce recueil, une série d’articles écrits par Dickens à partir de 1860 (il a quarante-huit ans) pour son propre périodique All the year round, dans lesquels il semble renouer avec la veine désinvolte des Esquisses de Boz, son premier livre. Le voyageur sans commerce enquête dans les hospices et les prisons pour dettes, se perd dans la campagne anglaise, revisite Londres ou Paris ; mais l’auteur est maintenant au sommet de son art, et le “moteur à deux temps” de la mécanique dickensienne fonctionne ici à plein régime : d’abord l’observation - un regard acéré auquel rien n’échappe, qui traque le grotesque, le monstrueux, le dérisoire comme un scanner dévoile la tumeur. Et puis l’alchimie de l’écriture : elle amplifie, réduit, biffe, souligne, développe, et trouve un angle d’attaque insolite qui transfigure le réel sans le vider de sa substance.

Florilège de l’esprit et du style de Dickens, Le voyageur sans commerce est aussi une confession à l’intérêt autobiographique exceptionnel : le ton en est souvent intime, voire introspectif, surtout dans Dullborought Town (un Chatham à peine déguisé) où il arpente le décor de sa jeunesse enfuie, livrant sur la nostalgie de l’enfance, la fuite du temps et l’impasse de la maturité des pages quasi-proustiennes. Enfin, comme enhardi par la proximité du lecteur, il n’hésite pas à lever le voile sur ses plus secrètes obsessions dans Souvenirs de la mort. La contemplation des cadavres à la morgue parisienne lui inspire des pages stupéfiantes où compassion, méditation métaphysique et fascination morbide se mêlent, sublimées par la vigueur du style et l’intensité baroque de la poésie. Bien plus qu’une oeuvrette de circonstance ou qu’un délassement de créateur surmené, Le voyageur sans commerce est l’une des pièces maîtresses de ce puzzle gigantesque, étrange et chatoyant qui, des Esquisses de Boz jusqu’au Mystère d’Edwin Drood, constitue l’un des sommets de la littérature. Pour paraphraser Chesterton, c’est “un morceau d’une substance fluide et composée appelée : Dickens.”

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Grand homme

Grand homme

de Chloe Hooper

Ed. Christian Bourgois . 24 euros

Après le succès de son premier livre, Un vrai crime pour livre d’enfant (Bourgois, 2002), Chloe Hooper aurait pu tranquillement continuer sa carrière de romancière prodige. Mais la jeune femme aime la difficulté, et elle se penche sur un fait divers qui a défrayé la chronique en Australie en 2004 : la mort suspecte d’un Aborigène, Cameron Doomadgee, lors de sa garde à vue à Palm Island, dans le Nord du Queensland. S’inspirant de la démarche à la fois documentaire et littéraire d’un Norman Mailer, elle se rend sur les lieux, suit tous les rebondissements de l’affaire, en rencontre tous les acteurs, en pénètre toutes les zones d’ombre. Hélas, le constat est accablant. “J’avais voulu en savoir plus sur mon pays et à présent j’en avais plus, conclut-elle… j’en savais plus que ce que j’aurais voulu savoir.” Après avoir subi un quasi-génocide à la fin du XIXème siècle, les Aborigènes sont aujourd’hui encore souvent “parqués” dans des sortes de réserves qui ne veulent pas dire leur nom où, faute de travail et de reconnaissance, il s’adonne au seul plaisir que l’état australien leur dispense avec une générosité sans faille : l’alcool…

Une chose est de prendre parti pour une cause en signant des pétitions, une autre de lui consacrer presque trois ans de sa vie. De l’enquête préliminaire à l’instruction, de renvois en appels jusqu’au procès final, de Palm Island au Golfe de Carpentarie, haut lieu de la culture aborigène, Chloe Hooper fait remonter à la lumière le passé peu glorieux de son pays, dont les plaies jamais refermées infectent encore le passé. Si elle semble se perdre parfois dans l’anecdote, c’est pour mieux rebondir et atteindre l’essentiel. Parmi les Aborigènes, elle évoque des êtres lumineux qui cultivent encore la sagesse de leurs ancêtres, d’autres, plus sombres, qui remâchent leur rancoeur ou s’abandonnent au désespoir. Chez les Blancs, elle met à jour les préjugés ancrés dans une crainte instinctive ou une ignorance de l’autre. Avec mesure et honnêteté, elle cherche à cerner la personnalité complexe de Chris Hurley, le policier blanc mis en accusation, traque les responsabilités où qu’elles se trouvent et met à nu une véritable mécanique de la discrimination et du refoulement.

On a souvent comparé Grand homme au De sang froid, de Truman Capote. La jeune australienne se montre digne de son maître américain.

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Lark et Termite

Lark et Termite

de Jayne Anne Phillips

Ed. Christian Bourgois . 26 euros

Difficile de résumer un tel livre sans piétiner sa complexe et subtile mosaïque où deux époques et quatre voix s’interpénètrent. La voix de Robert Leavitt d’abord, caporal de l’armée américaine chargé de soustraire à la menace des troupes du Nord les populations civiles du sud de la Corée. Accidentellement pris pour cible par ses propres compatriotes, il se terre, blessé, dans un tunnel, et y vit ses derniers instants. La voix de Termite ensuite, neuf ans plus tard, le fils que Robert n’a jamais connu : mais s’agit-il d’une voix ou d’un flux de conscience ? Termite est un petit garçon autiste, handicapé moteur, ce qui ne l’empêche pas d’avoir une vie intérieure - en tout cas c’est la conviction de sa demi-soeur Lark - et d’éprouver une étrange fascination pour un tunnel ferroviaire qui passe près de chez lui, en Virginie-Occidentale. Et puis la voix de Lark, justement, cette lumineuse adolescente qui consacre sa vie au jeune handicapé, et parle comme on chante ; en anglais, Lark signifie alouette. La voix de Nonie, enfin, la tante qui a élevé Lark et Termite, aide le lecteur à démêler l’inextricable drame de leur famille, tandis que se dessine en creux le portrait de la grande absente : Lola, la mère des deux enfants, qui les a abandonnés tour à tour.

Jane Anne Phillips maintient miraculeusement l’équilibre entre drame psychologique, réalisme social (à travers le portrait convaincant d’une petite communauté de l’Amérique profonde), et onirisme. Sa réussite doit beaucoup au chatoyant personnage de Lark dont l’inspiration poétique et le dévouement fraternel font penser à une icône religieuse, sans toutefois oblitérer sa sensualité adolescente. Quand à Termite, qui semble enfermé dans son propre mystère, il n’en est pas moins le déchiffreur de tout un jeu de correspondances qui unissent passé et présent, morts et vivants, Corée et Virginie-Occidentale. Ce beau roman aux accents parfois faulknériens culmine avec une scène d’inondation mémorable, presque biblique. Une grande réussite.

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La Femme de midi

La Femme de midi

de Julia Franck

Ed. Flammarion . 21 euros

Allemagne, 1944. l’armée rouge vient d’envahir la ville de Stettin. Alice emmène à la gare son fils de sept ans, Peter… et l’abandonne sur le quai. Pour comprendre un geste aussi radical, il faut lire, patiemment et avidement à la fois, les 371 pages de ce roman dont l’écriture se tend peu à peu comme les fils du destin. Revivre l’enfance d’Alice - alias Hélène - entre un père invalide de guerre et une mère dont l’étrange folie affecte la maisonnée entière. S’abandonner avec elle dans la relation trouble, sensuelle, qui l’unit à sa soeur aînée Martha. Puis se perdre dans le Berlin des Années Folles, période de tous les espoirs et de toutes les craintes, où elle connaîtra coup sur coup l’amour et le mariage… mais hélas pas avec le même homme.

La Femme de midi n’est certes pas le premier livre allemand à autopsier le cadavre du nazisme ni à évoquer la Shoah, mais la manière dont il le fait, allusive, dérangeante, insistante, et le style de Julia Franck - puissamment évocateur et pourtant toujours retenu - sont en revanche inédits. Cette traversée du siècle n’a rien d’une fresque pesante. Elle ne perd jamais de vue son sujet : de destin d’une femme qui, bien que ballottée par l’histoire, reste fidèle à elle-même jusque dans ses paradoxes. Musicale sans pathos, subtile sans affection l’écriture de Julia Franck éblouit.

Ce livre exigeant et ambitieux fut un best-seller en Allemagne. Quand on le compare au top ten des ventes en France, on ne peut que faire ce constat : nos voisins d’Outre-Rhin ont meilleur goût que nous…

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Je vous raconterai

Je vous raconterai

de Alain Monnier

Ed. Flammarion . 17 euros

Rien ne semble pourvoir sauver le narrateur de ce livre. Il a tout perdu : son travail, sa maison, sa femme, sa fille, jusqu’à sa dignité ; il n’attend qu’un moment favorable pour passer à l’acte. La rencontre de l’étrange monsieur Igor va changer sa vie - ou sa mort ? Il accepte de jouer à la roulette russe devant un parterre de parieurs, et devient le protégé : celui que le revolver épargne inlassablement, contre toutes les règles de la statistique ; et c’est dans ce voisinage de la mort qu’il retrouve goût à l’existence.

S’il est un roman… percutant, c’est bien celui-là. Le jeu de mot est facile mais il est tout à fait approprié. Alain Monnier nous prend aux tripes dès les premières lignes : il ne nous lâchera plus. Fable sociale, conte noir, apologue métaphysique, son livre ne dévie jamais de sa course impérieuse, quitte à entraîner le lecteur dans cette trajectoire qui est à la fois une descente aux enfers et le récit d’une transfiguration. Le monde du protégé ressemble au nôtre, dont les dérives inhumaines, les ambiguïtés morales, les noirceurs décadentes sont simplement accusées par le tranchant de la parabole. On pense parfois au superbe Voyage au bout de l’enfer de Cimino (auquel Monnier rend d’ailleurs hommage) : le livre est digne en tout point de son pendant cinématographique. Et l’on n’est pas prêt d’oublier ce final vertigineux dans lequel le titre énigmatique, Je vous raconterai, prend tout son poids. Avec le héros, on se prend à rêver d’un monde ou rien ne serait impossible… pas même les miracles.

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Cadence

Cadence

de Stéphane Velut

Ed. Christian Bourgois . 15 euros

Clap-clac, clap-clac font les bottes des soldats,

Tic-tac, tic-tac fait la petite fille.

Il y a des livres qui vous attaquent aussi sûrement qu’une bête. Ils sont rares, en tenir un entre les mains reste un événement. Les commencer est un plaisir, en sortir un arrachement. Cadence en fait partie.

Stéphane Velut livre le journal fictif, on préfère le croire, d’un artiste peintre. Berlin, 1933. A l’arrivée de Hitler au pouvoir, un peintre misanthrope n’a pas fuit l’Allemagne par désintérêt, il n’est ni sympathisant ni opposant. Les autorités lui commandent une oeuvre officielle, le portrait majestueux de la beauté et la force d’une Allemagne nouvelle, le tableau d’une petite fille blonde. Il se cloître avec son modèle dans un meublé.

Certes, il travaille pour un gouvernement pointilleux qui le harcèle par petits chefs interposés. Mais, grâce à eux, il va réaliser son oeuvre la plus poussée, son enfant. Avec l’aide d’un ami de longue date et d’une logeuse conciliante, il créera une oeuvre perverse. Le lecteur en est témoin, impuissant mais toujours tenté par la fascination pour l’imagination humaine, conscient de prendre part à une monstruosité et cachant le plaisir que l’on peut y prendre. Aux scènes étouffantes de huis-clos entre le peintre et la fillette s’entremêlent des extérieurs sur les trottoirs enneigés de Berlin.

S’affranchissant d’une période historique devenue référence littéraire, l’auteur modèle la brusquerie militaire et la violence des harangues du führer avec une précision mécanique. Il nous laisse contempler une ville et ses habitants en pleine métamorphose, une ville lourde des prémisses du IIIe Reich. Entre la torture de la petite fille et l’avènement du régime meurtrier, le lecteur n’a pas de place pour se cacher. Il assiste au malheur de l’enfant comme au stupéfiant changement de la capitale. Le lecteur croit trouver le repos lors des visites de Dora, femme belle et mystérieuse. Mais il n’en est rien.

Un livre qui bouscule et ne laisse rien en paix. Dérangeant.

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La rafale des tambours

La rafale des tambours

de Carol Ann Lee

Ed. Quai Voltaire . 22,50 euros

Blessure de guerres

1920, le corps du Soldat Inconnu est mis à terre à l’abbaye de Westminster à Londres. La guerre est terminée mais elle n’a pas livré tous ses secrets…

Passionnante saga romanesque, puissante réflexion sur les rouages de la guerre, témoignage historique saisissant, La Rafale des tambours constitue, à n’en pas douter, l’une des oeuvres les plus riches de cette rentrée littéraire. Carol Ann Lee entrecroise avec subtilité le destin de trois personnages, tous impliqués de près dans le terrible quotidien des tranchées : Alex Dyer, le narrateur, correspondant de guerre pour un journal londonien, Ted Eden, son meilleur ami, officier dans l’infanterie, et Clare, la jeune épouse de ce dernier, infirmière affectée dans un hôpital militaire. Les deux hommes sont liés par un sentiment quasi fraternel, jusqu’au jour où Alex et Clare succombent à l’attirance qu’ils éprouvent l’un envers l’autre. A l’horreur de la guerre s’ajoute dès lors le poids du secret, les affres de la trahison, et leur crise de conscience se fond peu à peu dans l’Histoire. Car derrière cette passion tumultueuse, aux allures de tragédie classique, se déroule inexorablement le fil d’un conflit dont l’insoutenable violence imprègne chaque page du roman. La lutte change de visage selon la voix narrative : combattre la censure, combattre les soldats adverses, combattre de désespoir des blessés, mais plus que tout combattre ses propres démons et vaincre sa culpabilité. Car au-delà de sa remarquable rigueur historique, une véritable dimension littéraire émane de ce roman, dont le style impeccable et la dramaturgie soignée, entraînent le lecteur vers un final éblouissant. Carol Ann Lee a su maîtriser son sujet de bout en bout sans jamais succomber aux sirènes du pathos pour nous livrer un premier roman d’une étonnante maturité.

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Contrebande

Contrebande

de Enrique Serpa

Ed. Zulma . 20 euros

Dans les bas-fonds de La Havane

Il aura fallu patienter plus de 70 ans avant que ce classique de la littérature cubaine fasse l’objet d’une traduction française. Le résultat est à la hauteur de l’attente…

Dès les premières pages, Contrebande s’impose avant tout comme un magnifique roman d’atmosphère, émaillé de métaphores d’une somptueuse justesse, et servi par une prose naturaliste qui jongle avec les genres romanesques pour mieux s’en affranchir. Serpa transpose littéralement son lecteur dans le bas-fonds de La Havane, au coeur de cette misère cubaine des années trente, une île grisée par les vapeurs de rhum, les volutes des cigares et le parfum lourd des prostitués. Il esquisse avec subtilité cet univers opaque et sulfureux où l’aventure semble encore possible mais où l’aventure semble encore mais où chacun doit cependant lutter pour subsister au quotidien. Car si la fièvre révolutionnaire n’a pas encore embrasé l’île, le grondement populaire ne cesse de s’amplifier, en particulier chez les pêcheurs, qui doivent faire face à un effondement progressif mais inexorable du cours du poisson.

La prohibition américaine offrant des perspectives plus lucratives, le narrateur décide d’utiliser l’une de ses goélettes pour acheminer illégalement une cargaison de rhum, périlleuse opération dont les préparatifs et l’accomplissement constitueront la toile de fond narrative. Mais notre armateur s’improvise contrebandier sans réellement en avoir l’étoffe : lâche, couard, hypocrite et mythomane, ce dernier vit dans l’ombre de Requin, son capitaine de bord - un baroudeur, pirate à ses heures, mais homme d’honneur avant tout - respecté et vénéré par la totalité de l’équipage. Entre les deux hommes se noue dès lors une relation de rivalité complexe, teinté de jalousie compulsive et d’indifférence condescendante, dont Serpa imprègne chaque page pour la plus grande jubilation du lecteur. Stylistiquement à mi-chemin entre Conrad et Stevenson Contrebande élabore un univers narratif magnétique qui vagabonde des comptoirs poisseux de La Havane aux étendues océanes, entre récit d’aventure aux accents initiatiques et roman socio-historique ; une très belle alchimie littéraire dont l’intensité ne saurait laisser indifférent.

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Les Voix du Pamano

Les Voix du Pamano

de Jaume Cabré

Ed. Christian Bourgois . 30 euros

“Les Voix du Pamano est une saga catalane sur la haine et le meurtre, sur un amour presque monstrueux dont la violence perdure des décennies après la mort, sur une gigantesque falsification de l’Histoire, sur le pouvoir de l’argent dans les mains d’une femme fascinante mais aussi formidablement assoiffée de vengeance. Une vengeance née du terrible été 1936, lorsque la jeune Elisenda Vilabrù voit son père et son frère se faire brutalement tuer par les anarchistes de son village. (…) Ce roman est un mélange fascinant de temps, de personnages et d’événements. En une phrase, l’histoire peut avancer de 60 ans avant de revenir au point de départ. (…) Ce livre a un charme remarquable, il est éminemment poétique. Sans compter qu’il est rarissime d’avoir envie de relire un livre depuis la première page après avoir tourné la dernière.” (Ariane Thomalla, Arte)

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La dernière ballade

La dernière ballade

de Denis Soula

Ed. Autrement . 12 euros

Cette ballade est le récit doux-amer d’un retour au monde, celui d’un musicien qui vit à l’écart, dans les montagnes, quelque part en Europe. La disparition, après tant d’autres, d’un chanteur qu’il a côtoyé dans sa jeunesse, l’incite à tenter un come-back.

Il aura besoin d’un complice, une jeune femme, avec qui il se met à répéter, sans lui révéler son identité. Ensemble, ils tâtonnent, à la recherche d’un son qui s’est peut-être volatilisé.

Evidemment, on ne ressuscite pas comme cela le passé.

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De visu

De visu

de Jim Grace

Ed. Rivages . 23 euros

Traduit de l’anglais par Maryse Leynaud

Francklin et Margaret se rencontrent un soir de fin du monde splendide et sépulcral. A perte de vue, une Amérique revenue au Moyen Age : plus de gouvernement, ni d’usines, ni de lois hormis celle du plus fort. Les pillards dévastent tout sur leur passage, les migrants ne rêvent que d’un chose, gagner la mer qu’ils appellent “le puissant fleuve à une seule rive” et quitter le continent pour une terre promise aux rues pavées d’or.

Francklin est un colosse timide abandonné par son frère après qu’une blessure au genou a ralenti leur marche. Margaret, elle, atteinte d’une maladie contagieuse, a été mise en quarantaine par sa famille. Ensemble ils prennent la route, résolus à vivre comme les autres. Jusqu’à un certain point…

Cauchemar futuriste, roman d’amour, De visu est aussi une allégorie de la joie.

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La rédemption du marchand de sable

La rédemption du marchand de sable

de Tom Piccirilli

Ed. Denoël . 22 euros

On l’a surnommé Killjoy, le marchand de sable, le tueur à l’oreiller. Longtemps, il a assassiné des petits garçons et des petites filles. Vingt et une victimes. Maintenant, il kidnappe des enfants maltraités et les place dans les familles que sa folie meurtrière a frappées. Il s’explique dans d’étranges lettres peuplées de personnages imaginaires, une correspondance à sens unique que personne ne semble comprendre, la part Eddie Whitt - un père inconsolable qui s’est juré de démasquer Killjoy et de le tuer.

Avec un sens aigu du rythme et du suspense, Tom Piccirilli lance un homme qui a tout perdu à la poursuite du plus fascinant des tueurs en série depuis Hannibal Lecter. Un choc. Un thriller inoubliable.

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