Rentrée littéraire 2008 : Deux passionnants cas d’amnésie !

Rentrée littéraire 2008 : Deux passionnants cas d’amnésie !

Bien raconter une histoire, c’est peut-être savoir ne pas tout raconter. Pas étonnant alors que la figure de l’amnésique hantent les romanciers et les scénaristes. Dans cette rentrée littéraire, deux auteurs talentueux explorent à leur manière les dédales fascinants de la mémoire… et de l’oubli.

Daphnée disparue

éd. Actes Sud . 19 euros

de José Carlos Somoza

Après un accident de voiture, Juan Cabo a perdu la mémoire. À son réveil, on lui apprend qu’il est un écrivain célèbre. Peu avant le drame, il a noté cette phrase dans son carnet : « Je suis tombé amoureux d’une femme inconnue. » Mais s’agit-il d’une allusion à un événement réel… ou bien d’un début de roman ?

Daphné disparue a été publié en Espagne la même année que La caverne des idées, et de nombreux points de convergence existent entre les deux livres. Dans l’un et l’autre, Somoza noue et dénoue les fils de son écheveau favori : l’intrication du réel et de la littérature. Ses personnages vivent dans un monde où la ligne de partage entre réel et imaginaire n’est pas nettement tracée ; où l’essentiel n’est pas de démêler le vrai du faux, mais de savoir ce qui a du sens et ce qui n’en a pas. Ce sens ne cesse de miroiter, puis de filer entre leurs doigts comme de l’eau vive : expérience ô combien frustrante… mais c’est peut-être justement dans cette frustration que réside le sens ! Émaillé de trouvailles cocasses et poétiques – ce restaurant fréquenté uniquement par des plumitifs qui passent plus de temps à écrire ce qu’ils voient qu’à manger, cette « muse professionnelle » posant pour des écrivains en mal d’inspiration, cet éditeur qui commande à plusieurs centaines d’auteurs le récit exhaustif d’une même nuit madrilène – Daphné disparue est une subtile méditation qui se lit comme un thriller : du Raymond Roussel revu et corrigé par Chandler ou Hammett. Un plaisir de lecture à la fois intense et raffiné.

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L’amnésique

éd. Le Seuil . 22 euros

de Sam Taylor

Amnésique, James Purdew n’a pas vraiment conscience de l’être : son problème au contraire, ce sont les souvenirs. Certains qui lui échappent, d’autres qui, au contraire, ne semblent pas lui appartenir. Son journal intime aurait pu le mettre sur la voie, mais l’un des cahiers est enfermé dans un coffret dont il a perdu la clé… Après une rupture amoureuse, James revient en Angleterre, sur les lieux de sa jeunesse, pour tenter de reconstituer le puzzle.

Voici un livre dense, surprenant, touffu, et follement ambitieux. Le nom du personnage principal, Purdew, ressemble fichtrement au mot français perdu prononcé à l’anglaise. Et c’est vrai que James se perd dans un dédale de « vrais-faux » souvenirs, d’hallucinations baroques, de troubles nostalgies ; mais le lecteur jubile, entraîné dans ce jeu de piste qui n’est chaotique qu’en apparence, glanant çà et là des indices aussitôt balayés par une nouvelle hypothèse. À l’évidence, Sam Taylor est lui-même un dévoreur de livres. Sa liste de remerciements inclut des personnes réels, des écrivains emblématiques – Borges, Larkin, Stevenson –, et des personnages de films ou de romans qui ont tous eu maille à partir avec cette maîtresse versatile : la mémoire. John Scottie Fergusson, le détective halluciné du Vertigo d’Hitchcock, Duncan Thaw, le héros tourmenté du monumental Lanark d’Alasdair Gray. Mais au-delà du thème de l’amnésie en pointe un autre, encore plus passionnant, celui du devenir. Sommes-nous un ou plusieurs ? Les différents James du passé ne continuent-ils pas d’exister quelque part… et le James futur, lui, n’existe-t-il pas déjà ? Ludique, érudit, retors, polymorphe, L’Amnésique nous offre en prime l’extravagante biographie d’un philosophe imaginaire, et une vénéneuse enquête victorienne qui aurait mérité à elle seule d’être publiée. Sam Taylor, un auteur à suivre ? Oui, mille fois oui… même s’il faut peut-être emprunter à Ariane pour l’occasion un morceau de son célèbre fil…

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La traversée du Mozambique par temps calme

La traversée du Mozambique par temps calme

éd. Le Seuil . 19 euros

de Patrice Pluyette

Le capitaine Belalcazar et son équipage partent à la recherche de la légendaire cité de Païtiti, et de son Eldorado : surprises, obstacles de toutes sortes et aventures magiques sont au rendez-vous de ce roman picaresque au style parodique et débridé. Pluyette confronte ses personnages hauts en couleur à des situations improbables, paradoxes spatiaux, anomalies physiques ; mais c’est probablement le lecteur qui, au sortir de ce conte farfelu, a connu la plus belle aventure…

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Des livres à emporter dans vos bagages…

La sélection des libraires de la Librairie Georges,
à lire cet été,
à partager, à offrir,
à emporter dans vos bagages :

J.G. Ballard, Le monde englouti suivi de sécheresse . Denoël . 25 euros

Christophe Bigot, L’Archange et le Procureur . Gallimard . 17,50 euros

Mirko Bonné, Un ciel de glace . Rivages . 23 euros

Sorj Chalandon, Mon traître. Grasset . 17,90 euros

Gilbert Keith Chesterton, Les Enquêtes du Père Brown . Omnibus . 28 euros

Don DeLillo, L’Homme qui tombe . Actes Sud . 22 euros

Panos Karnezis, Le trouble-fête . L’Olivier . 21 euros

Joe R. Lansdale, Les marécages . Folio policier. 7,90 euros

Marcus Malte, Garden of love . Zulma . 18,50 euros

Alfonso Mateo-Sagasta, Voleurs d’encre . Rivages Thriller . 23 euros

Patricia Melo, Monde perdu . Actes Sud . 18,80 euros

Alberto Ongaro, Le secret de Caspar Jacobi . Anacharsis . 17 euros

Bernard Quiriny, Contes carnivores . Seuil . 18 euros

Keith Roberts, Pavane . Livre de poche . 6,50 euros

Jed Rubenfeld, L’interprétation des meurtres . Panama . 22 euros

Richard Skinner, Le gentleman de velours . Autrement Littératures . 14 euros

Jean-Pierre Spilmont, La traversée des terres froides . La fosse aux ours . 17 euros

Kate Summerscale, L’affaire de road hill house . Christian Bourgois . 25 euros

Martin Sutter, Business class . Christian Bourgois . 7 euros

Martin Sutter, Le dernier des Weynfeldt . Christian Bourgois . 25 euros






Les enquêtes du Père Brown

Les enquêtes du Père Brown
Ed. Omnibus . 28 euros

de Gilbert Keith Chesterton

UN FESTIVAL D’INTELLIGENCE !

« Son visage était aussi rond et aussi banal qu’une pomme du Norfolk ; ses yeux étaient aussi vides que la mer du Nord ». Ainsi apparaît, dans sa première enquête, l’un des détectives les plus originaux de l’histoire du roman policier : le père Brown n’a rien de remarquable, mais il remarque tout. Il est insignifiant, mais il sait découvrir le sens caché des choses. Sa sagacité n’a d’égale que celle de Sherlock Holmes ; comme lui, il ordonne le chaos des indices contradictoires en un récit lumineux qui laisse le lecteur pantois d’admiration. Et il dépasse même le limier de Baker Street car il puise sa force, non seulement dans la science et la froide logique, mais aussi dans sa connaissance profonde des labyrinthes de l’esprit humain. Avec ce personnage hors du commun, la subtilité, l’ironie et le génie du paradoxe de Chesterton (1874-1936) atteignent leur apogée.

L’intégralité des enquêtes du Père Brown est enfin disponible en français. Ne nous refusons pas ce festival d’intelligence !
À lire d’une traite, jusque tard dans la nuit… ou bien à grignoter, une histoire après l’autre, comme une délicieuse plaque de chocolat que l’on fait durer le plus longtemps possible !

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La route

La route
Ed. L’Olivier . 21 euros

de Cormac McCarthy

Le monde a brûlé. La cendre recouvre tout. Un enfant à ses cotés, un homme pousse un caddie sur une route. Il l’emmène voir la mer. Il a choisi la mer arbitrairement, pour trouver un but, parce qu’il faut vivre et avancer malgré tout. Le monde d’avant n’est plus, la femme est une photo abandonnée sur la route. Ils ne sont plus que deux. Ils parlent peu, avec des mots simples, des phrases rapides, dans une économie de moyens. Ces dialogues exacerbent les questionnements de l’enfant, l’amour et le réconfort de l’homme. La survie est devenu l’enjeu de chaque jour.
Une écriture épurée à son maximum, la vision lyrique d’un monde décomposé, orchestré par un McCarthy au sommet, sensible et hanté par la violence des hommes.

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Libretto de A à Z

Collection LIBRETTO de A à Z
Editions Phébus

Une collection à lire absolument !

A comme aventure…
C’est l’un des immenses mérites de la collection Libretto : présenter au public des classiques oubliés du récit d’aventure, dans des traductions souvent rénovées. On citera pêle-mêle Moonfleet, de J. M. Falkner, dont Fritz Lang tira son chef-d’œuvre éponyme, L’odyssée de la « Bounty », de Nordhoff et Hall (3 volumes), où l’on apprendra tout sur cette extraordinaire épopée qui inspira trois cinéastes, Far West, de Lewis et Clark, récit de la première exploration de l’ouest américain. Un baume de jouvence, et une cure de dépaysement !
À lire aussi La longue marche, de Bernard Ollivier, l’un des meilleurs récits de voyage de ses dernières années.

… et comme Arriaga
Un doux parfum de mort
Quand Ramón Castaños découvre, dans un champ de sorgho, le cadavre de la jeune et belle Adela, il est loin de se douter que tout le village de Loma Grande va l’investir d’une mission écrasante : celle de venger la victime… Un bled perdu au fin-fond du Mexique ; une ambiance à couper au couteau – et pas seulement à cause de la moiteur tropicale. Scénariste inventif et imprévisible de 21 grammes, de Trois enterrements et de Babel, l’auteur excelle dans cette peinture d’un petit groupe humain rongé par la peur et la haine. Arriaga, un Simenon mexicain !

C comme Cohen…
Le médecin de Tolède
À la fin du XIVème siècle, le jeune médecin Avram Espinosa Halevi, mi-juif mi-chrétien, fuit sa Castille natale, où l’harmonie religieuse vit ses derniers instants, pour se réfugier à Montpellier. Mais la bêtise humaine, hélas, ne connaît pas de frontières… Sous les yeux du jeune Avram, banni et déraciné, l’âge d’or de la tolérance bascule dans un monde de haine et de fureur : notre monde… Un roman historique riche et puissant qui s’adresse aux hommes de toutes les époques.

… et C comme Collins

Pierre de Lune
Cette « pierre de lune » est un diamant fabuleux dont la possession n’attire que déboires à ses propriétaires. Le livre, lui, est tout aussi fabuleux ; mais, au contraire de la pierre, il garantit quelques heures de délices à ceux qui en font l’acquisition ! Tout y est éblouissant : le style, la composition – plusieurs narrateurs se succèdent, comme autant de facettes –, le sens du mystère et le jeu délectable des fausses pistes. Pour T. S. Eliot, c’est tout simplement « le meilleur roman policier jamais écrit en langue anglaise » ! Et Borges n’est pas loin de partager cet avis…
La dame en blanc
Une jeune femme – la mystérieuse « dame en blanc » – est la cible d’un complot machiavélique… Avec Pierre de lune, Collins avait inventé le whodunit. Dans La dame en blanc, il jette les bases du thriller. L’angoisse, savamment orchestré, repose sur une subtile critique sociale, celle d’une Angleterre victorienne où les bonnes manières cachent des pratiques inavouables et les bons sentiments des abîmes de fourberie… Du Hitchcock avant la lettre.

F comme Fillipini
L’homme incendié
À quelques jours de son supplice, le philosophe hérétique Giordano Bruno revient sur sa vie aventureuse et ses engagements inébranlables qui le conduiront bientôt au bûcher. La « vie rêvée » d’un philosophe-combattant. « Un livre furieux… Des pages extraordinaires de sensualité et d’absolu. » (Pascal Quignard.)

I comme Istrati
Œuvres, 3 volumes.
Grâce à Libretto, l’œuvre de Panaït Istrati va pourvoir enfin sortir de l’oubli. Né en 1894 en Roumanie, d’une mère blanchisseuse et d’un père contrebandier, cet aventurier atypique sera tout à tour marin, limonadier, valet de chambre… Arrivé à Nice en 1921, ce passionné de littérature française maîtrise notre langue en trois mois seulement, au point de rédiger tous ses livres dans sa langue d’adoption ! À l’image de sa vie rocambolesque, l’œuvre de ce « Jack London des Balkans » séduit par sa fougue, sa verve et son enthousiasme.

L comme London

Martin Eden
Un jeune homme d’origine modeste cherche à devenir écrivain. Roman d’apprentissage, hymne à la littérature, document exceptionnel sur une époque où les conditions de travail de la classe ouvrière confinaient à l’esclavage, Martin Eden est un de ces livres qui marquent le lecteur à jamais, l’un des grands chef-d’œuvres de la littérature, tout simplement.
À lire également un récit méconnu, John Barleycorn, où London parle de sa fascination pour l’alcool. La quasi-totalité de l’œuvre immense de Jack London est désormais disponible en Libretto, servie par de nouvelles traductions de grande qualité.

M comme Margerit

La Révolution, 4 volumes
Limoges, 1789 : séduit par les idées nouvelles, un groupe de jeunes gens va gagner Paris et se précipiter dans la tourmente révolutionnaire. Ils croiseront tous les grands acteurs de l’Histoire, seront de tous les combats, toutes les grandeurs et toutes les horreurs de ce temps. La France tient là son Guerre et paix ! Difficile de comprendre pourquoi une fresque aussi splendide, où le travail colossal de l’historien et le souffle épique du romancier se mêlent dans une parfaite osmose, n’a pas encore touché le grand public malgré la réédition courageuse de Phébus. Paru pour la première fois en 1963, et couronné par le Grand prix de l’Académie Française, La Révolution a pu être taxé alors de « classique » – au sens péjoratif du terme. Classique, oui, par sa façon opiniâtre de résister au temps (bien mieux que certaines œuvres dites « modernes ») et d’emporter le lecteur dans un torrent romanesque le long des berges de l’Histoire !
Lire aussi, du même auteur et dans la même collection, La terre aux loups.

P comme Perutz
Le cavalier suédois
Substitution d’identité dans l’Europe orientale du XVIIIème siècle… Perutz, ce « Kafka picaresque » redécouvert par Borges, porte à son sommet le genre fantastique. « Ce récit mouvementé gouverné de bout en bout par l’Ange du Bizarre apparaît à nos yeux comme l’une des plus singulières réussites de la littérature allemande de l’époque ».

S comme Stevenson…

Intégrale des nouvelles de R. L. Stevenson, 2 volumes.
Les indigènes de Samoa l’avaient surnommé Tusitala, le Conteur. On ne peut mieux résumer le talent de Stevenson, « l’un des plus grands auteurs de nouvelles de langue anglaise, à côté de Poe et de James ». Sa prose magique nous transporte comme un tapis volant des brumes de l’Écosse aux moiteurs de l’Océanie. Préface de Michel Le Bris, qui a su faire redécouvrir Stevenson au public français.

… et comme Stifter
L’homme sans postérité
Un jeune homme confiant en l’avenir quitte le village de son enfance pour rejoindre son vieil oncle acariâtre et désabusé. Les deux hommes s’affronteront dans un vieille maison mystérieuse juchée sur une île perdue, au beau milieu d’un lac de montagne.
On se croirait dans un tableau de Caspar David Friedrich. La nature, sauvage et belle à couper le souffle, est l’exact reflet des sentiments complexes qui agitent les deux hommes. Stifter, grand admirateur de Goethe, livre une poignante méditation sur la vieillesse et la transmission.

T comme Tsigane
Tsiganes, de Jan Yoors
Dans les Flandres de l’entre-deux guerres, un jeune garçon fuit sa famille pour rejoindre une compagnie de Tsiganes. À mi-chemin entre le roman et le récit ethnologique, Tsiganes nous faire découvrir tout un peuple et entonne un vibrant hommage à la liberté.
« Le livre que vous allez lire est contagieux. Un mystère fait qu’il s’adresse à chacun de nous, intimement. » Jacques Meunier.

Sauf mention contraire, les citations ont été empruntées à l’éditeur.






Le monde englouti suivi de sécheresse

Le monde englouti
suivi de
Sécheresse
Coll. Lunes d’encre . Ed. Denoël . 25 euros

de J.G. Ballard

C’est quand, déjà, la fin du monde ?

J. G Ballard poète de l’apocalypse

On avait tendance à l’oublier : J. G. Ballard, auteur du cultissime Crash !, a débuté sa carrière par de somptueux romans de science-fiction. Oubli réparé aujourd’hui avec la réédition de Sécheresse et du Monde englouti dans l’excellente collection Lunes d’encre chez Denoël. Ces deux romans composent, avec Le vent de nulle part et La forêt de cristal, une sorte de quadriptyque de l’apocalypse dans lequel Ballard imagine notre bonne vieille terre soumise à la fureur des quatre éléments déchaînés.
Dans les années soixante, on ne parlait pas encore du réchauffement climatique : les écrivains de science-fiction nous ont habitués, depuis Verne et Wells, à ce genre de prémonition. Sécheresse et Le monde englouti décrivent les deux mâchoires du piège qui va peut-être se refermer sur l’humanité : la raréfaction de l’eau potable et la montée des océans. Mais là n’est pas leur intérêt principal. Nourri de poésie et de peinture surréalistes, Ballard met en scène la vénéneuse beauté de nos cauchemars. Son univers, véritable paysage mental qu’auraient pu illustrer Miró ou Dali, fascine au moins autant qu’il effraie : dans Sécheresse, des « bergers de l’eau » poussent devant eux, sur la terre saturée de sel, une flaque péniblement arrachée à la mer ; et dans Le monde englouti, des iguanes prennent possession de nos villes et de nos immeubles. Les mondes imaginaires de J. G. Ballard ne ressemblent, on l’aura compris, à aucun autre : “Nous vivons, écrit-il, à l’intérieur d’un énorme roman. Il devient de moins en moins nécessaire pour l’écrivain de donner un contenu fictif à son oeuvre. la fiction est déjà là. Le travail du romancier est d’inventer la réalité.”
Et cette réalité-là, malgré le pessimisme radical de son auteur, pourrait bien receler encore une petite lueur d’espoir. À la dernière ligne de Sécheresse, la pluie tombe enfin…






Miracles et légendes de mon pays en guerre

Miracles et légendes de mon pays en guerre
Ed. Denoël . 20 euros

de Richard Morgiève

Avec Miracles et légendes de mon pays en guerre, Richard Morgiève propose au lecteur une plongée dans la France de la débâcle, de l’exode et de l’Occupation allemande. Parmi la population jetée sur les routes, errent un proxénète nommé Saint-Jean, ses trois employées et un petit enfant. Les trois prostituées sont Roseline, la favorite du patron, Josette, une jeune femme qui dialogue avec la Vierge Marie, et Fortuna, qui est aveugle et dont Saint-Jean a remplacé le bébé, mort en chemin, par un autre qu’il a trouvé dans une valise. C’est à travers le regard de cet enfant, le petit Pierre, dont l’origine et les facultés hors du commun resteront un mystère, que le récit va se déployer.
Richard Morgiève revient sur une époque qu’il a déjà explorée, notamment dans son roman autobiographique Un petit homme de dos. La langue, qu’il a coutume de bousculer, est ici passablement triturée, souvent crue, imprégnée de la gouaille des faubourgs et portée par une phrase qui se joue des contraintes de la syntaxe. « C’est la nuit elle a beau écarter les cuisses, sa touffe est si noire qu’on voit pas sa vulve. Moi qui en suis sorti depuis pas si longtemps que ça je m’en fous, moi ce que je veux c’est la lune le nichon blanc de ma mère et je crie ma faim pour le mordre. »
Pour le quintette aux abois, l’exode va prendre fin dans un village qui surplombe une zone de marécages, proche d’une ville normande dont le joli nom est « Beurque ». Saint-Jean décide de s’installer dans « La Riviera », une maison biscornue et entièrement peinte en rouge qui semble tout droit sortie d’un mauvais rêve. Il y ouvre aussi son bordel, car il faut bien que les affaires reprennent. C’est là, entouré d’une faune haute en couleurs et sous le regard aimant de Saint-Jean que l’enfant trouvé va grandir et pousser son drôle de père à explorer les recoins les plus secrets de son humanité. Et ainsi, dans le pays dévasté, un homme sans morale se dresse et acquiert quelque chose qui pourrait bien être une conscience. Jean Laurenti

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De la beauté

De la beauté
Ed. Gallimard . 23,50 euros
de Zadie Smith


Howard Belsey et Monty Kipps sont tous deux britanniques et enseignent l’histoire de l’art, mais à part ça tout les opposent : l’un vit en Amérique, l’autre est resté à Londres, l’un est blanc, l’autre noir, l’un ne jure que par l’art abstrait, l’autre collectionne les tableaux d’art primitif haïtien, l’un est très à gauche, l’autre très à droite… et ils se vouent évidemment une haine tenace. Pourtant, un destin malicieux va s’ingénier à tisser des liens entre leurs deux familles, et à les embrouiller jusqu’à la crise finale…

Au premier abord, les lecteurs de Zadie Smith seront peut-être un peu déçus de ne pas retrouver dans De la beauté la fantaisie loufoque de son stupéfiant premier roman, Sourires de loup. Certes, le décor est ici plus convenu : un campus, des rivalités entre professeurs, des adultères… Mais dans sa préface, l’enfant prodige des lettres britanniques avait annoncé la couleur, se plaçant d’emblée sous le parrainage du très néoclassique E.M. Forster. Et les qualités intactes de Zadie Smith s’imposent rapidement : son art de faire vivre des personnages touchants et drôles, de dépeindre en quelques coups de crayons des groupes humains très disparates. Fil d’Ariane de cette comédie de mœurs transatlantique, la famille Belsey vit, souffre et se débat sous nos yeux, agitée par les soubresauts de son petit monde – amours déçus, carrières avortées, espoirs envolées, désirs inassouvis – , questionnée par les grands problèmes de notre temps : métissage, choc des cultures, impuissance politique.
Le talent de Zadie Smith a mûri, mais ne s’est pas étiolé. Ses personnages, intellectuels tourmentés, jeunes gens révoltés, marginaux sympathiques, ont mûri avec elle : ils enrôlent le lecteur dans leur quête de l’amour et de la beauté.

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L’interprétation des meurtres

L’interprétation des meurtres
Ed. Panama . 22 euros

de Jed Rubenfeld

L’Interprétation des meurtres :

29 août 1909 : Freud, accompagné de ses disciples Jung et Ferenczi, arrive à New York pour une série de conférences. Mais la puritaine Amérique est-elle prête à accepter une théorie aussi sulfureuse que la psychanalyse ? Le soir même, une jeune fille est assassinée dans un grand hôtel particulier de New York ; et le lendemain une autre jeune fille, Nora Acton, échappe de peu au même destin, mais elle a perdu l’usage de la parole et le souvenir de son agresseur. Une analyse, conduite par le jeune Stratham Younger sur les conseils de son maître Freud, saura-t-elle lui rendre la mémoire ? Et le fringant inspecteur Littlemore parviendra-t-il à démêler ce macabre écheveau ?

Le risque était grand d’étouffer la fiction policière sous une documentation encombrante. Jed Rubenfeld évite l’écueil brillamment ! Du début à la fin, L’Interprétation des meurtres demeure un thriller haletant, et livre son lot de rebondissements, de fausses pistes et de suspense. Et en même temps, ce moment-clé de l’histoire de la psychanalyse est traité avec sérieux et profondeur. À la fois lumineux et complexe, le personnage de Freud domine ce roman foisonnant. Sans schématiser ni ennuyer le profane, Rubenfeld nous éclaire sur ses dissensions avec Jung, et rend compte des réticences de cette encore jeune nation américaine, sûre de détenir la vérité, pour une théorie qui fait la part belle au doute… Mais la plus grande réussite de ce roman, c’est sans conteste son décor : un New York en pleine mutation où les automobiles supplantent peu à peu les voitures à chevaux, et où les pompes fastueuses de Gramercy Park côtoient la misère des quartiers ouvriers et les bas-fonds de Chinatown.
Un décor en quelque sorte structuré selon la topique de Freud… Dans les orgueilleux gratte-ciels qui surgissent du sol comme des champignons – naïfs symboles phalliques d’une civilisation conquérante – des craquements sinistres se font entendre, des passages secrets permettent aux assassins de s’enfuir et aux désirs les plus inavouables de s’accomplir. Et la vérité finira par surgir des profondeurs : de ce caisson étanche immergé sous l’Hudson pour permettre la construction du pont de Manhattan (claustrophobes, attention ! La scène est hallucinante de réalisme…)
« L’Amérique, je le crains, n’est qu’une erreur. Gigantesque, certes, mais ce n’en est pas moins une erreur » dira le personnage de Freud à la fin du livre. Il n’est pas si courant qu’un roman policier interroge l’histoire des idées, et l’Histoire tout court, avec autant de force !

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La physique des catastrophes

La physique des catastrophes
Ed. Gallimard . 24, 50 euros

de Marisha Pessl

Bleue Van Mer a perdu sa mère dans un accident de voiture. Elle parcourt les Etats-Unis et va de lycée en lycée, au gré des mutations de son père, brillantissime professeur de science politique. La complicité entre le père et la fille est totale, cimentée par une foule de références littéraires et cinéphiliques, marqué au coin d’un humour ravageur. Mais la rencontre de Bleue avec l’un de ses professeurs, Martha Schneider, va changer la donne. Martha est belle, fascinante, mystérieuse. Elle réunit autour d’elle une cour d’adolescents surdoués et hypersensibles. Tout le monde l’adore ! Mais alors pourquoi la retrouve-t-on pendue au beau milieu de la forêt ?
La physique des catastrophes n’est pas de ces romans qui emportent l’adhésion dès les premières pages. Les incessantes joutes culturelles entre Bleue, la narratrice, et son père, ont même de quoi irriter ; mais le plaisir d’écrire de Marisha Pessl est communicatif. Son inventivité, sa recherche perpétuelle de métaphores originales finissent par prendre le lecteur au piège ; et les cent dernières pages du roman, haletantes, font oublier son début un peu tortueux. Sans être le chef d’œuvre annoncé (un peu vite ?), La physique des catastrophes tient parfaitement sa place dans la nébuleuse si chatoyante du jeune roman américain. Dans ses meilleures pages, Pessl nous livre une vision inquiétante et baroque de l’Amérique que ne renieraient point Philip Roth ou Joyce Carol Oates. Un premier roman séduisant et prometteur.

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La délégation norvégienne

La délégation norvégienne
Ed. Belfond . 17,50 euros

de Hugo Boris

Une épaisse forêt, dans le Grand Nord. René Derain rejoint un groupe de chasseurs venus de toute l’Europe pour assouvir leur passion. Mais dès le début quelque chose cloche : cette assemblée cosmopolite manque de naturel, elle met René mal à l’aise. Et puis il y a ce livre, abandonné dans la bibliothèque du pavillon de chasse… ce livre dans lequel René a l’impression de lire sa propre histoire.
On nous l’a annoncé à grands coups de trompettes : La délégation norvégienne repose sur une idée originale, tellement nouvelle que pour la protéger – comme on dépose le brevet d’une invention ¬ l’éditeur n’a pas massicoté le dernier cahier du roman. Las ! L’art du roman n’est pas un concours Lépine, et au bout d’une cinquantaine de pages, le lecteur expérimenté découvre le pot aux roses : l’idée est vieille comme la littérature. Mais c’est là que le miracle s’accomplit : une fois assimilé le puéril « coup de marketing » de l’éditeur, le lecteur se concentre sur l’essentiel : le style d’Hugo Boris, sa façon de raconter l’histoire, ses magnifiques descriptions d’une forêt qui semble vivante, s’écartant parfois autour des personnages pour mieux se refermer sur eux à l’improviste ; d’un gibier avec lequel le chasseur Derain fraternise, car il est lui-même la proie d’un bien étrange prédateur… Boris, par les qualités de son écriture, atteint paradoxalement l’objectif que le piège grossier de son éditeur visait au début : nous lisons La délégation norvégienne avec ferveur, jusqu’à La dernière page. Si l’idée n’est pas jeune, l’auteur l’est, et il a du talent !

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Serial Loser

Serial Loser
Ed. Mare Nostrum . 10 euros

de Pierre Hanot

Chanteur à succès c’est pas une sinécure, surtout quand on est trop gros pour passer par la porte formatée du showbiz. Suivant le vieil adage, les derniers seront les premiers, après avoir fait le ménage, notre héros pense avoir trouvé la solution. Aussi minutieux et méthodique que Landru, il procède en éliminant la concurrence, résultat moins fumant mais tout aussi efficace. Cependant ne pas confondre serial killer et serial loser, le seul point commun résultant en un avenir précaire. Road book stylé et jubilatoire, alliant poésie noire et humour vitriolé, ce récit en phase avec son époque nous livre la vision critique d’une société du spectacle en voix de décomposition. Un ouvrage baroque, salutaire et prophylactique où, comme dans tout bon Polar Rock, ça se termine mal et la morale se sauve.

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Pour le meilleur et pour l’empire

Pour le meilleur et pour l’empire
Ed. de l’Olivier . 20 euros

de James Hawes

Brian Marley est un quadragénaire désabusé. Professeur d’anglais langue étrangère sans envergure, divorcé, endetté, il se morfond dans une existence insignifiante, tout juste pimentée de quelques flirts aussi rares qu’insipides avec l’une ou l’autre de ses étudiantes. Au cours d’une soirée, il rencontre un ancien ami devenu producteur de télévision qui lui propose de participer à un jeu de télé réalité au cours duquel les concurrents doivent survivre dans une jungle hostile munis d’une simple caméra et de quelques rations alimentaires.
Après de longues semaines dans cet enfer, Brian est sur le point de remporter les 2 millions de livres promis au vainqueur, mais les deux hélicoptères chargés de récupérer les finalistes se heurtent accidentellement et s’écrasent, tuant le dernier adversaire de Brian et détruisant du même coup la balise radio permettant de les localiser. Livré à lui-même, notre (anti) héros se retrouve rapidement à bout de forces. Résigné à périr, il décide d’enregistrer un message d’adieu à l’attention de son fils, mais chute du haut d’une falaise avant d’avoir pu effectuer la transmission. A son réveil, il découvre qu’il a été recueilli par les rescapés anglais d’un crash aéronautique survenu en 1958. Au sein de cette colonie coupée du monde depuis près de 50 ans, l’arrivée de Brian va générer de nombreux bouleversements…

Au-delà d’une trame délicieusement loufoque oscillant entre pastiche Swiftien et nonsense façon Monty Python, James Hawes brosse un portrait facétieux d’une Angleterre en perte d’identité : médias avides de sensationnalisme, politique gouvernementale axée sur l’image et la communication, citoyens désabusés et individualistes. Sa prose jongle habilement avec tous les registres humoristiques : de la satire acerbe au burlesque pour nous livrer une œuvre aussi désopilante que pertinente. Car le rire de Hawes s’estompe progressivement au fil du roman pour laisser place à une fiction politique plus sombre au cours de laquelle l’Angleterre s’oriente vers un courant rétrograde et autoritariste. Derrière son art de la stigmatisation, Hawes laisse pointer un pessimisme qui donne à réfléchir…

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Un acte d’amour

Un acte d’amour
Ed. Métailié . 22 euros

de James Meek

1919. À Jazyk, village perdu le long du Transsibérien, des légionnaires tchèques cohabitent tant bien que mal avec les membres d’une secte bizarre. Les Rouges ne sont pas loin. Arrive Samarin, évadé d’un camp de prisonniers. Il prétend être poursuivi par un cannibale… Voici un roman qui se passe d’épithète : un roman au sens fort du terme. Rempli de bruit et de fureur, de personnages complexes, cocasses, inquiétants, où se mêlent intrigue policière, tension psychologique, reconstitution historique. Jim Harrison, Louis de Bernières et Irvine Welsh ont encensé ce best-seller international que Johnny Depp portera bientôt à l’écran.

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