Nous voilà

Nous voilà

de Jean-Marie Laclavetine

Ed. Gallimard . 18,50 euros

Lena est pour la Révolution ; Paul n’est pas contre, mais il est surtout pour Lena. Salvador Martinez, dit Salva, en bon anarchiste espagnol, est contre tout, sauf l’eau-de-vie de prune, le chorizo, Garcia Lorca, les jolies filles et les demis sifflés au comptoir du Caminito avec son ami Paul. C’est le temps du patchouli, de Tubular Bells, des tracts ronéotés et des manifs pour (ou contre ?) le Larzac. Au 34 de la rue du Chevaleret, repaire de chevelus trotskistes et maoïstes, on prépare l’avènement d’un nouveau monde… mais d’autres militants au crâne rasé tentent au contraire de restaurer l’ordre ancien (baptisé d’ailleurs Ordre Nouveau…), et n’hésitent pas à enrôler sous leur bannière la dépouille du Vieux Maréchal qui reposait tranquillement à l’Ile d’Yeu… Las ! Lena se retrouve avec un bébé sur les bras, Paul et Salva dans une estafette contenant le cercueil du vainqueur de Verdun !

Cela aurait pu s’appeler Nous nous sommes tant aimés. Car si le précédent opus de Jean-Marie Laclavetine, Matins bleus, avait un petit côté altmanien – entrechats de destins croisés sous l’œil omniscient d’une verrière de gare – Nous voilà évoque plutôt les belles années de la comédie italienne, celle des Scola, Risi, Gazman et autres Manfredi, où la grandeur côtoyait le grotesque, où la dérision était tendre et la tendresse féroce. Après une première partie endiablée, dont l’escapade des restes du Maréchal, de la Vendée au Larzac en passant par les berges de la Seine, constitue le délirant fil d’Ariane, le rythme du récit s’accélère encore : et ce sont trente années d’Histoire qui défilent et clignotent tel un kaléidoscope psychédélique ou un trip au L.S.D., sans que jamais le lecteur ne perde de vue l’essentiel, c’est-à-dire les personnages. Jean-Marie Laclavetine pose sur la génération des post-soixante-huitards un regard impitoyable : la scène finale du roman, véritable bal du Temps retrouvé où « l’ancien guérillero fraternisait avec le député libéral » et où se croisent « politiciens, traîneurs de berges interlopes, psychanalystes à la coule, ministres à la godille, humanitaires reconvertis dans le story-telling, brasseurs d’opinion, avocats de renom, escrocs aux dents blanches dont les mains levées pour saluer les amis faisaient gicler dans l’air les éclats scintillants de leurs montres comme la boule du Balajo » fera grincer quelques dents au Quartier Latin – peut-être même à portée de mégaphone du bureau que l’auteur occupe rue Sébastien-Bottin. Mais si l’on s’est délecté de ce brillant jeu de massacre, on n’oubliera pas non plus des moments de pure grâce : un barbouze qui, pour quelques secondes, se laisse conquérir par la poésie de  Lorca ; un grand-père, un père et un fils communiant en silence devant le bassin à poissons d’un pavillon de banlieue. Des « valeurs » émergent du tourbillon – non pas celles, abstraites ou frelatées, des missels politiques, mais d’autres, plus simples et plus profondes à la fois : la fidélité de l’amitié, l’amour comme un combat, le pouvoir salvateur de la littérature. Oui, nous voilà, nous les vivants, munis pour tout viatique de cette citation de Gombrowicz que Jean-Marie Laclavetine a mis en exergue : « Je n’idolâtrais pas la poésie, je n’étais pas excessivement progressiste ni moderne, je n’étais pas un intellectuel typique, je n’étais ni nationaliste, ni catholique, ni communiste, ni homme de droite, je ne vénérais ni la science, ni l’art, ni Marx… Qui étais-je donc ? »

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