Rentrée littéraire 2008 : Deux passionnants cas d’amnésie !
Rentrée littéraire 2008 : Deux passionnants cas d’amnésie !
Bien raconter une histoire, c’est peut-être savoir ne pas tout raconter. Pas étonnant alors que la figure de l’amnésique hantent les romanciers et les scénaristes. Dans cette rentrée littéraire, deux auteurs talentueux explorent à leur manière les dédales fascinants de la mémoire… et de l’oubli.
Daphnée disparue
éd. Actes Sud . 19 euros
de José Carlos Somoza
Après un accident de voiture, Juan Cabo a perdu la mémoire. À son réveil, on lui apprend qu’il est un écrivain célèbre. Peu avant le drame, il a noté cette phrase dans son carnet : « Je suis tombé amoureux d’une femme inconnue. » Mais s’agit-il d’une allusion à un événement réel… ou bien d’un début de roman ?
Daphné disparue a été publié en Espagne la même année que La caverne des idées, et de nombreux points de convergence existent entre les deux livres. Dans l’un et l’autre, Somoza noue et dénoue les fils de son écheveau favori : l’intrication du réel et de la littérature. Ses personnages vivent dans un monde où la ligne de partage entre réel et imaginaire n’est pas nettement tracée ; où l’essentiel n’est pas de démêler le vrai du faux, mais de savoir ce qui a du sens et ce qui n’en a pas. Ce sens ne cesse de miroiter, puis de filer entre leurs doigts comme de l’eau vive : expérience ô combien frustrante… mais c’est peut-être justement dans cette frustration que réside le sens ! Émaillé de trouvailles cocasses et poétiques – ce restaurant fréquenté uniquement par des plumitifs qui passent plus de temps à écrire ce qu’ils voient qu’à manger, cette « muse professionnelle » posant pour des écrivains en mal d’inspiration, cet éditeur qui commande à plusieurs centaines d’auteurs le récit exhaustif d’une même nuit madrilène – Daphné disparue est une subtile méditation qui se lit comme un thriller : du Raymond Roussel revu et corrigé par Chandler ou Hammett. Un plaisir de lecture à la fois intense et raffiné.
L’amnésique
éd. Le Seuil . 22 euros
de Sam Taylor
Amnésique, James Purdew n’a pas vraiment conscience de l’être : son problème au contraire, ce sont les souvenirs. Certains qui lui échappent, d’autres qui, au contraire, ne semblent pas lui appartenir. Son journal intime aurait pu le mettre sur la voie, mais l’un des cahiers est enfermé dans un coffret dont il a perdu la clé… Après une rupture amoureuse, James revient en Angleterre, sur les lieux de sa jeunesse, pour tenter de reconstituer le puzzle.
Voici un livre dense, surprenant, touffu, et follement ambitieux. Le nom du personnage principal, Purdew, ressemble fichtrement au mot français perdu prononcé à l’anglaise. Et c’est vrai que James se perd dans un dédale de « vrais-faux » souvenirs, d’hallucinations baroques, de troubles nostalgies ; mais le lecteur jubile, entraîné dans ce jeu de piste qui n’est chaotique qu’en apparence, glanant çà et là des indices aussitôt balayés par une nouvelle hypothèse. À l’évidence, Sam Taylor est lui-même un dévoreur de livres. Sa liste de remerciements inclut des personnes réels, des écrivains emblématiques – Borges, Larkin, Stevenson –, et des personnages de films ou de romans qui ont tous eu maille à partir avec cette maîtresse versatile : la mémoire. John Scottie Fergusson, le détective halluciné du Vertigo d’Hitchcock, Duncan Thaw, le héros tourmenté du monumental Lanark d’Alasdair Gray. Mais au-delà du thème de l’amnésie en pointe un autre, encore plus passionnant, celui du devenir. Sommes-nous un ou plusieurs ? Les différents James du passé ne continuent-ils pas d’exister quelque part… et le James futur, lui, n’existe-t-il pas déjà ? Ludique, érudit, retors, polymorphe, L’Amnésique nous offre en prime l’extravagante biographie d’un philosophe imaginaire, et une vénéneuse enquête victorienne qui aurait mérité à elle seule d’être publiée. Sam Taylor, un auteur à suivre ? Oui, mille fois oui… même s’il faut peut-être emprunter à Ariane pour l’occasion un morceau de son célèbre fil…



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