Il y a des livres que l’on a peur de relire…

Il y a des livres que l’on a peur de relire. Leur souvenir est si éblouissant que l’on redoute de le ternir. Mais parfois il faut savoir sauter le pas : se lancer dans cette singulière aventure de la redécouverte, au risque de bouleverser quelque peu notre panthéon personnel… Le hasard a voulu que, dans la même semaine, deux de ces livres soient réédités…
Bonne nouvelle ! Ni l’un ni l’autre n’ont pris une seule ride !

La forêt de cristal

de J. G. Ballard

Ed. Denoël, collection Lunes d’encre (nouvelle – et remarquable – traduction de Michel Pagel) . 18 euros.

Directeur d’une léproserie, le docteur Sanders se rend à Mont-Royal, un endroit perdu du Cameroun au bord du fleuve Matarre, pour retrouver deux de ses anciens collaborateurs. Mais le périmètre est sécurisé par l’armée : la forêt équatoriale connaît là-bas une bien étrange métamorphose…
La forêt de cristal est le premier chef-d’œuvre du grand écrivain anglais J. G. Ballard. Clôturant le « cycle des catastrophes » après Le vent de nulle part, Sécheresse et Le monde englouti (voir notre site), il est aussi le dernier roman de science-fiction « classique » de Ballard – quoique le mot « classique », pour qualifier cette œuvre singulière qui doit plus aux surréalistes qu’à Van Vogt et à Asimov, ne soit pas des plus heureux… La beauté de ce livre est avant tout visuelle et fantasmatique. Les descriptions de la forêt cristallisée évoquent les tableaux de Miró ou de Dali ; enchâssés dans leur gaine de cristal, les plantes, les animaux – et bientôt les êtres humains – deviennent des créatures fabuleuses, à la fois monstrueuses et fascinantes. Le cristal qui gangrène peu à peu la forêt, à l’image d’une lèpre métaphysique, n’est pas synonyme de destruction : il matérialise au contraire un rêve d’immortalité, où la contemplation de la nature, rehaussée par une sorte d’art cosmique, mettrait fin à la dictature du temps. Un à un, les personnages tourmentés et hallucinés de Ballard succombent à cette vénéneuse splendeur… La forêt de cristal est bien un joyau dont le scintillement n’est pas prêt de s’éteindre…

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L’œil du purgatoire

de Jacques Spitz

Ed. L’Arbre vengeur . 13 euros.

Le peintre Poldonski n’a plus goût à rien. La compagnie de ses semblables l’écœure ; son génie est incompris, son art impuissant à transfigurer un quotidien banal et sinistre. Mais l’extravagant inventeur Dagerlöff lui fait une proposition singulière : un « voyage dans la causalité ». Il inocule au peintre un bacille qui attaque ses organes visuels, et lui permet de voir les choses telles qu’elles seront dans le futur : le mégot à la place de la cigarette, la charogne à celle de la viande…
Un autre joyau surréaliste ! Auteur culte chez les ¬– rares – amateurs de science-fiction française, Jacques Spitz compose ici son chef-d’œuvre : un ébouriffant voyage au pays du devenir. Ce qui frappe le lecteur, et le captive, c’est l’implacable rigueur du cauchemar de Podlonski, sa logique sans faille, son évidence existentielle. Pas à pas, le peintre découvre la macabre réalité du lendemain. Dans la vitrine des fleuristes, il voit le destin inéluctable du plus magnifique bourgeon : la flétrissure. Les objets vieillissent autour de lui, ses propres vêtements deviennent des hardes. À mesure que le virus contamine sa vision et que s’accélère le processus, il dérive loin de ses semblables, qui lui apparaissent bientôt sous la forme de squelettes. Le cauchemar culmine dans cette scène stupéfiante où Podlonski, debout devant un miroir, assiste… à sa propre mort ! « La glace me renvoie mon visage de cadavre, mon œil fixe et vitreux, mon teint à faire peur, mes traits encore marqués par les luttes de l’agonie. » La fable scientifique est menée jusqu’à son terme, avec une précision méticuleuse ; et cette méticulosité même débouche sur un univers frénétique, hallucinatoire, un peu comme si Lautréamont s’était emparé d’un canevas de Jules Verne pour bâtir un conte d’horreur. Fenêtre ouverte sur l’inconnu, L’œil du purgatoire plonge dans ceux du lecteur, et continue de le hanter bien après la dernière page.

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Australia underground

Australia underground

éd. Actes Sud . 21 euros

de Andrew Mcgahan

Lei James, homme d’affaires véreux et arriviste, et frère du nouveau premier ministre, nous raconte l’Australie de 2010 : l’explosion du terrorisme international, l’état policier, les exécutions sommaires, la création de ghettos musulmans…
Entre trahisons, cynisme et faux-semblants, Mcgahan invente dans une longue confession haletante le futur hélas plausible de nos grandes démocraties.

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Honte et dignité

Honte et dignité

Ed. Les Allusifs . 16 euros

de Dag Solstad

Elias Rukla, la cinquantaine, est professeur de lettres dans un lycée d’Oslo. Pendant plus de vingt ans, il a supporté l’hostilité de ses élèves, et leur indifférence à la littérature. Mais un beau jour, la coupe est pleine ! Après avoir fait un scandale dans la cour du lycée, il parcourt sans but les rues pluvieuses d’Oslo, et se livre à un impitoyable examen de conscience…

Disons-le tout de suite : les trente premières pages de Honte et dignité soumettent les nerfs du lecteur à rude épreuve s’il ne connaît pas Le canard sauvage comme sa poche… Cette pièce énigmatique est en effet le sujet du cours d’Elias Rukla, auquel nous assistons de l’intérieur. Las ! Sans doute passons-nous à côté de quelques subtilités réservées aux spécialistes d’Ibsen : mais la description minutieuse des pensées de Rukla et des réactions désabusées de ses élèves constitue un morceau de bravoure pour ceux qui s’intéressent à la psychologie de l’éducation ! De toute façon, nous n’avons pas le choix, nous ne pouvons plus fermer le livre : nous sommes ferrés par cette écriture obsédante qui progresse en s’enroulant sur elle-même et ne laisse rien au hasard, tout en prenant l’apparence d’un flux de conscience décousu à la James Joyce. Et quand l’austère professeur, à bout de patience, piétine son parapluie et injurie une élève devant tout le lycée, nous comprenons que nous avons passé avec succès la « période probatoire » imposée par Dag Solstad : que nous sommes dignes d’entrer de plain-pied dans son livre ! Commence alors un des plus stupéfiants portraits psychologiques qu’il nous ait été donné de lire depuis longtemps ! Nous devenons littéralement Elias Rukla : nous revivons avec lui sa jeunesse pleine d’espoir et de nobles aspirations, son amitié exaltée pour le fascinant Johan Corneluissen, auxquels ne résistent ni les jeunes filles, ni les plus subtiles apories de la philosophie kantienne. Avec Elias, nous tombons amoureux de la magnifique Eva Linde – amour impossible car bien sûr, c’est Johann qu’Eva épouse… Avec Elias… mais n’allons pas plus loin dans ce résumé insipide, aussi impropre à rendre compte de cette expérience littéraire hors du commun que la contemplation d’une étiquette à nous rassasier de bon vin… Portrait d’un homme, Honte et dignité est aussi le portrait de tous les hommes : de tous ceux, en tout cas, qui ont un jour cru en quelque chose, et qui voient s’éloigner leurs rêves comme des épaves. Elias Rukla a vécu pour et par la littérature, et il découvre brusquement que cette passion, qu’il croyait universelle, n’est plus partagée que par les rares survivants d’une époque révolue. Désormais, dans la salle des professeurs, on parle davantage d’intérêts d’emprunts immobiliers que de Hamsun ou de Thomas Mann, et les grands journaux s’adressent à un peuple de décérébrés… Bref, Elias Rukla est en train de devenir un dinosaure… Mais il lui reste un espoir : que cette obsolescence dont il se sent frappé fasse au moins de lui un personnage de roman. Il s’imagine passant un examen devant Kafka, Proust, Mann et Céline : il y en aura bien un pour le choisir, ne serait-ce que comme figurant…
Examen réussi au-delà de toute espérance : Elias Rukla est devenu le héros d’un grand roman !

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Piotruś

Piotruś

Ed. L’arbre vengeur . 12 euros

de Leo Lipski

Infirme et désespéré, Piotruś se plante au beau milieu du marché de Tel-Aviv avec une pancarte autour du cou : « À vendre. » Et il trouve acquéreur… Mme Zinn l’embauche pour occuper les toilettes de son appartement et décourager ainsi ses sous-locataires…

C’est une farce, oui, mais une farce grinçante. À propos de ce livre, on a souvent évoqué Kafka, Beckett, Gombrowicz, et leurs personnages grotesques exécutant une dernière pirouette avant de sombrer dans l’abîme. L’homme selon Lipski n’est qu’un « sac de glouglous, tout mou, tout humide, et percé de trous. » Cependant, cette philosophie tragique est illuminée de fulgurances poétiques, de beautés aussi ensorcelantes que Batia, la jeune artiste voluptueuse, dont les apparitions inopinées arrache Piotruś à sa prison sanitaire…
Voilà bien résumé l’étrange destin de Leo Lipski. Atteint d’hémiplégie après avoir contracté le typhus en Iran, il ne pourra plus compter, pour s’évader de la prison de son propre corps, que sur le pouvoir capricieux de la littérature.
Piotruś est une œuvre inclassable, dérangeante, à la fois baroque par son style et austère par sa métaphysique. Il fallait l’audace et le flair de nos chercheurs d’or de l’Arbre vengeur pour exhumer une telle pépite !

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Là où les tigres sont chez eux

Là où les tigres sont chez eux

Ed. Zulma . 24,50 euros

de Jean-Marie Blas de Roblès

Eléazard von Wogau, érudit fraîchement divorcé, traîne son mal de vivre au milieu des fastes décatis de la ville d’Alcântara, Brésil. L’un de ses anciens condisciples lui fait parvenir un manuscrit concernant Athanase Kircher, savant jésuite bien oublié du XVIIème, dont il entreprend l’exégèse. Pendant ce temps, son ex-épouse Elaine remonte le fleuve Paraguay et s’enfonce dans la jungle amazonienne pour une expédition archéologique qui tourne au cauchemar… Pendant ce temps, leur fille Moéma glisse sur la pente savonneuse de l’addiction et de la haine de soi… Pendant ce temps, Moreira, gouverneur de la Province d’Alcântara, échafaude une machiavélique opération immobilière avec la bénédiction du Pentagone… Pendant ce temps, le jeune Nelson, mendiant et pickpocket infirme, rumine des projets de vengeance à l’encontre dudit gouverneur…

Enfin ! On en tient enfin un ! Nous voulons dire : un roman français dont la folle ambition, la complexité assumée et transcendée, la stupéfiante maîtrise rejoignent celles des grands livres de la littérature mondiale… et l’on n’avait pas vu ça depuis longtemps, peut-être depuis le mémorable Montée en première ligne de Jean Guerreschi. On ne sait où donner de la plume pour rendre justice à cet opus extravagant : les adjectifs qui viennent à l’esprit pour le circonvenir – érudit, baroque, inspiré, échevelé… – vous filent entre les doigts comme les pièces d’une monnaie qui n’aurait plus cours. Par quel bout prendre ce maître-livre ? Par quel versant escalader une telle montagne ? Le versant Kircher, ce savant adulé en son temps mais bien oublié aujourd’hui – ses intuitions enthousiastes ont fait long feu – mais dont la tentative désespérée d’harmoniser, de lire le monde force encore l’admiration ? Le versant Eléazard, exégète borgésien du précédent, qui se perd et se retrouve à la fois dans une entreprise biographique vouée à l’échec ? Le versant Elaine, et sa dérive amazonienne digne du Aguirre de Werner Herzog ? Ou le versant Brésil, tout simplement ? Un pays travaillé par des traditions mystérieuses et tenaces, des complots cyniques, des révoltes sans espoir. On ne dira pas comment l’œuvre de Kircher, mort à Rome en 1680, se trouve sollicitée au beau milieu de la jungle amazonienne à la fin du XXème siècle. Ni pourquoi Eléazard, d’un clic de souris, efface sans regret l’exégèse qui aurait dû être le sommet de sa carrière… Ni de quelle manière stupéfiante se termine l’expédition d’Elaine… On ne dira rien de plus, car on se plait à imaginer les lecteurs de cet article en route vers leur librairie préférée – la nôtre, de préférence, mais pour la bonne cause nous serons magnanimes… –, on entend déjà leurs pas précipités sur le trottoir devant la boutique, et l’on s’apprête déjà à les régaler d’un festin rare, Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès…
Il paraît que les jurés du Goncourt ont pris de bonnes résolutions… Qu’ils ne ratent pas cette occasion de le prouver !

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Sur la plage de Chesil

Sur la plage de Chesil

Ed. Gallimard . 16,90 euros

de Ian McEwan

Angleterre, 1962. Dans le petit hôtel très middle-class d’une station balnéaire, Edward et Florence s’apprêtent à passer leur nuit de noces. Ils sont jeunes, ils s’aiment sincèrement… mais cela suffira-t-il pour surmonter leurs craintes, leurs inhibitions, voire, dans le cas de Florence, une répulsion inavouée pour le sexe ?

Après deux livres de la classe d’Expiation et de Samedi, on aurait presque admis de Ian McEwan une petit baisse de régime… Il n’en est rien ! Dans un registre certes moins ample, mais tout aussi profond, Sur la plage de Chesil est encore une parfaite réussite. McEwan se montre bien le digne héritier d’Henry James, par sa façon de traquer la vérité des êtres sans jamais en épuiser le mystère. Pour expliquer l’aversion de Florence, il aurait pu sombrer dans le freudisme de bazar – mais la « piste » oedipienne n’est que subtilement évoquée – ou bien incriminer sans nuance la pudibonderie d’une époque révolue. Certes, l’Angleterre provinciale de ce début des sixties n’est pas exactement celle du swinging London… mais là encore, McEwan se garde des simplifications sociologiques à l’emporte-pièce : témoin ce final bouleversant où la jeune fille « refoulée » fait montre d’une audace tout à fait paradoxale. L’auteur, cependant, est loin de se désintéresser de la problématique sociale : elle innerve au contraire tous ses livres. Dans Expiation, les préjugés de classe sont autant responsables du drame que la terrible méprise de Briony ; et dans Samedi, l’irruption du « voyou » Baxter vient bousculer l’existence patricienne d’Henry Perowne. Dans Sur la plage de Chesil, face aux parents de Florence – un homme d’affaires prospère et une don d’Oxford – ceux d’Edward ne font pas le poids. 1935, 2003, 1962 : rien, au fond, ne change vraiment. On pense alors à un autre maître de McEwan, Thomas Hardy, à l’amertume des personnages de Jude l’obscur ou de Tess d’Uberville devant l’infranchissable fossé qui sépare les êtres.

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Rentrée littéraire 2008 : Deux passionnants cas d’amnésie !

Rentrée littéraire 2008 : Deux passionnants cas d’amnésie !

Bien raconter une histoire, c’est peut-être savoir ne pas tout raconter. Pas étonnant alors que la figure de l’amnésique hantent les romanciers et les scénaristes. Dans cette rentrée littéraire, deux auteurs talentueux explorent à leur manière les dédales fascinants de la mémoire… et de l’oubli.

Daphnée disparue

éd. Actes Sud . 19 euros

de José Carlos Somoza

Après un accident de voiture, Juan Cabo a perdu la mémoire. À son réveil, on lui apprend qu’il est un écrivain célèbre. Peu avant le drame, il a noté cette phrase dans son carnet : « Je suis tombé amoureux d’une femme inconnue. » Mais s’agit-il d’une allusion à un événement réel… ou bien d’un début de roman ?

Daphné disparue a été publié en Espagne la même année que La caverne des idées, et de nombreux points de convergence existent entre les deux livres. Dans l’un et l’autre, Somoza noue et dénoue les fils de son écheveau favori : l’intrication du réel et de la littérature. Ses personnages vivent dans un monde où la ligne de partage entre réel et imaginaire n’est pas nettement tracée ; où l’essentiel n’est pas de démêler le vrai du faux, mais de savoir ce qui a du sens et ce qui n’en a pas. Ce sens ne cesse de miroiter, puis de filer entre leurs doigts comme de l’eau vive : expérience ô combien frustrante… mais c’est peut-être justement dans cette frustration que réside le sens ! Émaillé de trouvailles cocasses et poétiques – ce restaurant fréquenté uniquement par des plumitifs qui passent plus de temps à écrire ce qu’ils voient qu’à manger, cette « muse professionnelle » posant pour des écrivains en mal d’inspiration, cet éditeur qui commande à plusieurs centaines d’auteurs le récit exhaustif d’une même nuit madrilène – Daphné disparue est une subtile méditation qui se lit comme un thriller : du Raymond Roussel revu et corrigé par Chandler ou Hammett. Un plaisir de lecture à la fois intense et raffiné.

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L’amnésique

éd. Le Seuil . 22 euros

de Sam Taylor

Amnésique, James Purdew n’a pas vraiment conscience de l’être : son problème au contraire, ce sont les souvenirs. Certains qui lui échappent, d’autres qui, au contraire, ne semblent pas lui appartenir. Son journal intime aurait pu le mettre sur la voie, mais l’un des cahiers est enfermé dans un coffret dont il a perdu la clé… Après une rupture amoureuse, James revient en Angleterre, sur les lieux de sa jeunesse, pour tenter de reconstituer le puzzle.

Voici un livre dense, surprenant, touffu, et follement ambitieux. Le nom du personnage principal, Purdew, ressemble fichtrement au mot français perdu prononcé à l’anglaise. Et c’est vrai que James se perd dans un dédale de « vrais-faux » souvenirs, d’hallucinations baroques, de troubles nostalgies ; mais le lecteur jubile, entraîné dans ce jeu de piste qui n’est chaotique qu’en apparence, glanant çà et là des indices aussitôt balayés par une nouvelle hypothèse. À l’évidence, Sam Taylor est lui-même un dévoreur de livres. Sa liste de remerciements inclut des personnes réels, des écrivains emblématiques – Borges, Larkin, Stevenson –, et des personnages de films ou de romans qui ont tous eu maille à partir avec cette maîtresse versatile : la mémoire. John Scottie Fergusson, le détective halluciné du Vertigo d’Hitchcock, Duncan Thaw, le héros tourmenté du monumental Lanark d’Alasdair Gray. Mais au-delà du thème de l’amnésie en pointe un autre, encore plus passionnant, celui du devenir. Sommes-nous un ou plusieurs ? Les différents James du passé ne continuent-ils pas d’exister quelque part… et le James futur, lui, n’existe-t-il pas déjà ? Ludique, érudit, retors, polymorphe, L’Amnésique nous offre en prime l’extravagante biographie d’un philosophe imaginaire, et une vénéneuse enquête victorienne qui aurait mérité à elle seule d’être publiée. Sam Taylor, un auteur à suivre ? Oui, mille fois oui… même s’il faut peut-être emprunter à Ariane pour l’occasion un morceau de son célèbre fil…

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La traversée du Mozambique par temps calme

La traversée du Mozambique par temps calme

éd. Le Seuil . 19 euros

de Patrice Pluyette

Le capitaine Belalcazar et son équipage partent à la recherche de la légendaire cité de Païtiti, et de son Eldorado : surprises, obstacles de toutes sortes et aventures magiques sont au rendez-vous de ce roman picaresque au style parodique et débridé. Pluyette confronte ses personnages hauts en couleur à des situations improbables, paradoxes spatiaux, anomalies physiques ; mais c’est probablement le lecteur qui, au sortir de ce conte farfelu, a connu la plus belle aventure…

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Des livres à emporter dans vos bagages…

La sélection des libraires de la Librairie Georges,
à lire cet été,
à partager, à offrir,
à emporter dans vos bagages :

J.G. Ballard, Le monde englouti suivi de sécheresse . Denoël . 25 euros

Christophe Bigot, L’Archange et le Procureur . Gallimard . 17,50 euros

Mirko Bonné, Un ciel de glace . Rivages . 23 euros

Sorj Chalandon, Mon traître. Grasset . 17,90 euros

Gilbert Keith Chesterton, Les Enquêtes du Père Brown . Omnibus . 28 euros

Don DeLillo, L’Homme qui tombe . Actes Sud . 22 euros

Panos Karnezis, Le trouble-fête . L’Olivier . 21 euros

Joe R. Lansdale, Les marécages . Folio policier. 7,90 euros

Marcus Malte, Garden of love . Zulma . 18,50 euros

Alfonso Mateo-Sagasta, Voleurs d’encre . Rivages Thriller . 23 euros

Patricia Melo, Monde perdu . Actes Sud . 18,80 euros

Alberto Ongaro, Le secret de Caspar Jacobi . Anacharsis . 17 euros

Bernard Quiriny, Contes carnivores . Seuil . 18 euros

Keith Roberts, Pavane . Livre de poche . 6,50 euros

Jed Rubenfeld, L’interprétation des meurtres . Panama . 22 euros

Richard Skinner, Le gentleman de velours . Autrement Littératures . 14 euros

Jean-Pierre Spilmont, La traversée des terres froides . La fosse aux ours . 17 euros

Kate Summerscale, L’affaire de road hill house . Christian Bourgois . 25 euros

Martin Sutter, Business class . Christian Bourgois . 7 euros

Martin Sutter, Le dernier des Weynfeldt . Christian Bourgois . 25 euros






Les enquêtes du Père Brown

Les enquêtes du Père Brown
Ed. Omnibus . 28 euros

de Gilbert Keith Chesterton

UN FESTIVAL D’INTELLIGENCE !

« Son visage était aussi rond et aussi banal qu’une pomme du Norfolk ; ses yeux étaient aussi vides que la mer du Nord ». Ainsi apparaît, dans sa première enquête, l’un des détectives les plus originaux de l’histoire du roman policier : le père Brown n’a rien de remarquable, mais il remarque tout. Il est insignifiant, mais il sait découvrir le sens caché des choses. Sa sagacité n’a d’égale que celle de Sherlock Holmes ; comme lui, il ordonne le chaos des indices contradictoires en un récit lumineux qui laisse le lecteur pantois d’admiration. Et il dépasse même le limier de Baker Street car il puise sa force, non seulement dans la science et la froide logique, mais aussi dans sa connaissance profonde des labyrinthes de l’esprit humain. Avec ce personnage hors du commun, la subtilité, l’ironie et le génie du paradoxe de Chesterton (1874-1936) atteignent leur apogée.

L’intégralité des enquêtes du Père Brown est enfin disponible en français. Ne nous refusons pas ce festival d’intelligence !
À lire d’une traite, jusque tard dans la nuit… ou bien à grignoter, une histoire après l’autre, comme une délicieuse plaque de chocolat que l’on fait durer le plus longtemps possible !

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Quinzinzinzili

Quinzinzinzili
Ed. Arbre vengeur . 13 euros

de Régis Messac

Publié en 1935, ce formidable roman d’anticipation revisite avec brio et originalité le thème de l’anéantissement de l’humanité. Quatre ans avant les faits, Messac élabore un scénario de conflit mondial quasi prophétique dont l’issue sera néanmoins plus tragique. Au bord de la défaite, les japonais libèrent un gaz mortel qui se répand à la surface du globe, détruisant toute forme de vie. Le narrateur accompagné d’une poignée d’enfants qui visitaient ensemble une grotte au moment des faits sont les seuls survivants. Mais de cet embryon d’humanité, nulle société nouvelle ne naîtra. Sous le regard sarcastique et détaché du narrateur, l’innocence présumée des enfants laisse place à la résurgence d’une primitivité méprisable. Verdict sans concession à l’égard du genre humain, Quinzinzinzili fascine par sa noirceur, son pessimisme et sa clairvoyance. Une réflexion puissante sur la nature de notre société doublée d’une réussite littéraire qui s’étend bien au-delà du roman de genre.

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La route

La route
Ed. L’Olivier . 21 euros

de Cormac McCarthy

Le monde a brûlé. La cendre recouvre tout. Un enfant à ses cotés, un homme pousse un caddie sur une route. Il l’emmène voir la mer. Il a choisi la mer arbitrairement, pour trouver un but, parce qu’il faut vivre et avancer malgré tout. Le monde d’avant n’est plus, la femme est une photo abandonnée sur la route. Ils ne sont plus que deux. Ils parlent peu, avec des mots simples, des phrases rapides, dans une économie de moyens. Ces dialogues exacerbent les questionnements de l’enfant, l’amour et le réconfort de l’homme. La survie est devenu l’enjeu de chaque jour.
Une écriture épurée à son maximum, la vision lyrique d’un monde décomposé, orchestré par un McCarthy au sommet, sensible et hanté par la violence des hommes.

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L’ami Butler

L’ami Butler
Ed. Quidam . 18 euros

de Jérôme Lafargue

Avec ce premier roman, Jérôme Lafargue tisse, avec poésie, une originale histoire fraternelle.
Bien que brouillé avec lui depuis un an, Johan est à la recherche de son frère jumeau, Timon. Ce dernier, écrivain à succès, et sa femme ont disparu du village où ils venaient de s’installer. En s’enfermant dans le bureau de son frère, Johan va plonger dans ses derniers écrits, pour comprendre. L’auteur pousse ainsi ses personnages, et le lecteur avec, dans une mosaïque de récits, inventés ou vécus.
Au-delà de la simple réflexion sur la littérature, l’auteur installe le principe de fiction face à ses ambiguïtés.
Et au sortir du roman, il ne reste plus qu’à se demander si l’imaginaire peut-être réel.

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Libretto de A à Z

Collection LIBRETTO de A à Z
Editions Phébus

Une collection à lire absolument !

A comme aventure…
C’est l’un des immenses mérites de la collection Libretto : présenter au public des classiques oubliés du récit d’aventure, dans des traductions souvent rénovées. On citera pêle-mêle Moonfleet, de J. M. Falkner, dont Fritz Lang tira son chef-d’œuvre éponyme, L’odyssée de la « Bounty », de Nordhoff et Hall (3 volumes), où l’on apprendra tout sur cette extraordinaire épopée qui inspira trois cinéastes, Far West, de Lewis et Clark, récit de la première exploration de l’ouest américain. Un baume de jouvence, et une cure de dépaysement !
À lire aussi La longue marche, de Bernard Ollivier, l’un des meilleurs récits de voyage de ses dernières années.

… et comme Arriaga
Un doux parfum de mort
Quand Ramón Castaños découvre, dans un champ de sorgho, le cadavre de la jeune et belle Adela, il est loin de se douter que tout le village de Loma Grande va l’investir d’une mission écrasante : celle de venger la victime… Un bled perdu au fin-fond du Mexique ; une ambiance à couper au couteau – et pas seulement à cause de la moiteur tropicale. Scénariste inventif et imprévisible de 21 grammes, de Trois enterrements et de Babel, l’auteur excelle dans cette peinture d’un petit groupe humain rongé par la peur et la haine. Arriaga, un Simenon mexicain !

C comme Cohen…
Le médecin de Tolède
À la fin du XIVème siècle, le jeune médecin Avram Espinosa Halevi, mi-juif mi-chrétien, fuit sa Castille natale, où l’harmonie religieuse vit ses derniers instants, pour se réfugier à Montpellier. Mais la bêtise humaine, hélas, ne connaît pas de frontières… Sous les yeux du jeune Avram, banni et déraciné, l’âge d’or de la tolérance bascule dans un monde de haine et de fureur : notre monde… Un roman historique riche et puissant qui s’adresse aux hommes de toutes les époques.

… et C comme Collins

Pierre de Lune
Cette « pierre de lune » est un diamant fabuleux dont la possession n’attire que déboires à ses propriétaires. Le livre, lui, est tout aussi fabuleux ; mais, au contraire de la pierre, il garantit quelques heures de délices à ceux qui en font l’acquisition ! Tout y est éblouissant : le style, la composition – plusieurs narrateurs se succèdent, comme autant de facettes –, le sens du mystère et le jeu délectable des fausses pistes. Pour T. S. Eliot, c’est tout simplement « le meilleur roman policier jamais écrit en langue anglaise » ! Et Borges n’est pas loin de partager cet avis…
La dame en blanc
Une jeune femme – la mystérieuse « dame en blanc » – est la cible d’un complot machiavélique… Avec Pierre de lune, Collins avait inventé le whodunit. Dans La dame en blanc, il jette les bases du thriller. L’angoisse, savamment orchestré, repose sur une subtile critique sociale, celle d’une Angleterre victorienne où les bonnes manières cachent des pratiques inavouables et les bons sentiments des abîmes de fourberie… Du Hitchcock avant la lettre.

F comme Fillipini
L’homme incendié
À quelques jours de son supplice, le philosophe hérétique Giordano Bruno revient sur sa vie aventureuse et ses engagements inébranlables qui le conduiront bientôt au bûcher. La « vie rêvée » d’un philosophe-combattant. « Un livre furieux… Des pages extraordinaires de sensualité et d’absolu. » (Pascal Quignard.)

I comme Istrati
Œuvres, 3 volumes.
Grâce à Libretto, l’œuvre de Panaït Istrati va pourvoir enfin sortir de l’oubli. Né en 1894 en Roumanie, d’une mère blanchisseuse et d’un père contrebandier, cet aventurier atypique sera tout à tour marin, limonadier, valet de chambre… Arrivé à Nice en 1921, ce passionné de littérature française maîtrise notre langue en trois mois seulement, au point de rédiger tous ses livres dans sa langue d’adoption ! À l’image de sa vie rocambolesque, l’œuvre de ce « Jack London des Balkans » séduit par sa fougue, sa verve et son enthousiasme.

L comme London

Martin Eden
Un jeune homme d’origine modeste cherche à devenir écrivain. Roman d’apprentissage, hymne à la littérature, document exceptionnel sur une époque où les conditions de travail de la classe ouvrière confinaient à l’esclavage, Martin Eden est un de ces livres qui marquent le lecteur à jamais, l’un des grands chef-d’œuvres de la littérature, tout simplement.
À lire également un récit méconnu, John Barleycorn, où London parle de sa fascination pour l’alcool. La quasi-totalité de l’œuvre immense de Jack London est désormais disponible en Libretto, servie par de nouvelles traductions de grande qualité.

M comme Margerit

La Révolution, 4 volumes
Limoges, 1789 : séduit par les idées nouvelles, un groupe de jeunes gens va gagner Paris et se précipiter dans la tourmente révolutionnaire. Ils croiseront tous les grands acteurs de l’Histoire, seront de tous les combats, toutes les grandeurs et toutes les horreurs de ce temps. La France tient là son Guerre et paix ! Difficile de comprendre pourquoi une fresque aussi splendide, où le travail colossal de l’historien et le souffle épique du romancier se mêlent dans une parfaite osmose, n’a pas encore touché le grand public malgré la réédition courageuse de Phébus. Paru pour la première fois en 1963, et couronné par le Grand prix de l’Académie Française, La Révolution a pu être taxé alors de « classique » – au sens péjoratif du terme. Classique, oui, par sa façon opiniâtre de résister au temps (bien mieux que certaines œuvres dites « modernes ») et d’emporter le lecteur dans un torrent romanesque le long des berges de l’Histoire !
Lire aussi, du même auteur et dans la même collection, La terre aux loups.

P comme Perutz
Le cavalier suédois
Substitution d’identité dans l’Europe orientale du XVIIIème siècle… Perutz, ce « Kafka picaresque » redécouvert par Borges, porte à son sommet le genre fantastique. « Ce récit mouvementé gouverné de bout en bout par l’Ange du Bizarre apparaît à nos yeux comme l’une des plus singulières réussites de la littérature allemande de l’époque ».

S comme Stevenson…

Intégrale des nouvelles de R. L. Stevenson, 2 volumes.
Les indigènes de Samoa l’avaient surnommé Tusitala, le Conteur. On ne peut mieux résumer le talent de Stevenson, « l’un des plus grands auteurs de nouvelles de langue anglaise, à côté de Poe et de James ». Sa prose magique nous transporte comme un tapis volant des brumes de l’Écosse aux moiteurs de l’Océanie. Préface de Michel Le Bris, qui a su faire redécouvrir Stevenson au public français.

… et comme Stifter
L’homme sans postérité
Un jeune homme confiant en l’avenir quitte le village de son enfance pour rejoindre son vieil oncle acariâtre et désabusé. Les deux hommes s’affronteront dans un vieille maison mystérieuse juchée sur une île perdue, au beau milieu d’un lac de montagne.
On se croirait dans un tableau de Caspar David Friedrich. La nature, sauvage et belle à couper le souffle, est l’exact reflet des sentiments complexes qui agitent les deux hommes. Stifter, grand admirateur de Goethe, livre une poignante méditation sur la vieillesse et la transmission.

T comme Tsigane
Tsiganes, de Jan Yoors
Dans les Flandres de l’entre-deux guerres, un jeune garçon fuit sa famille pour rejoindre une compagnie de Tsiganes. À mi-chemin entre le roman et le récit ethnologique, Tsiganes nous faire découvrir tout un peuple et entonne un vibrant hommage à la liberté.
« Le livre que vous allez lire est contagieux. Un mystère fait qu’il s’adresse à chacun de nous, intimement. » Jacques Meunier.

Sauf mention contraire, les citations ont été empruntées à l’éditeur.






Le monde englouti suivi de sécheresse

Le monde englouti
suivi de
Sécheresse
Coll. Lunes d’encre . Ed. Denoël . 25 euros

de J.G. Ballard

C’est quand, déjà, la fin du monde ?

J. G Ballard poète de l’apocalypse

On avait tendance à l’oublier : J. G. Ballard, auteur du cultissime Crash !, a débuté sa carrière par de somptueux romans de science-fiction. Oubli réparé aujourd’hui avec la réédition de Sécheresse et du Monde englouti dans l’excellente collection Lunes d’encre chez Denoël. Ces deux romans composent, avec Le vent de nulle part et La forêt de cristal, une sorte de quadriptyque de l’apocalypse dans lequel Ballard imagine notre bonne vieille terre soumise à la fureur des quatre éléments déchaînés.
Dans les années soixante, on ne parlait pas encore du réchauffement climatique : les écrivains de science-fiction nous ont habitués, depuis Verne et Wells, à ce genre de prémonition. Sécheresse et Le monde englouti décrivent les deux mâchoires du piège qui va peut-être se refermer sur l’humanité : la raréfaction de l’eau potable et la montée des océans. Mais là n’est pas leur intérêt principal. Nourri de poésie et de peinture surréalistes, Ballard met en scène la vénéneuse beauté de nos cauchemars. Son univers, véritable paysage mental qu’auraient pu illustrer Miró ou Dali, fascine au moins autant qu’il effraie : dans Sécheresse, des « bergers de l’eau » poussent devant eux, sur la terre saturée de sel, une flaque péniblement arrachée à la mer ; et dans Le monde englouti, des iguanes prennent possession de nos villes et de nos immeubles. Les mondes imaginaires de J. G. Ballard ne ressemblent, on l’aura compris, à aucun autre : “Nous vivons, écrit-il, à l’intérieur d’un énorme roman. Il devient de moins en moins nécessaire pour l’écrivain de donner un contenu fictif à son oeuvre. la fiction est déjà là. Le travail du romancier est d’inventer la réalité.”
Et cette réalité-là, malgré le pessimisme radical de son auteur, pourrait bien receler encore une petite lueur d’espoir. À la dernière ligne de Sécheresse, la pluie tombe enfin…