Dogana

  • C'est lors d'un séjour en tant que lecteur de français aux Etats-Unis, au cours des années 70, que Philippe Denis a découvert l'oeuvre d'Emily Dickinson. La rencontre avec l'écriture de cette poétesse américaine, incomprise de son vivant et rédécouverte seulement après la Seconde Guerre mondiale, a été décisive pour ce jeune écrivain. Il venait à peine d'être publié par la prestigieuse revue L'Ephémère, dirigée par Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Paul Celan, Jacques Dupin et Michel Leyris. Immédiatement attiré par cette écriture lapidaire et énigmatique, Denis décide dès ce moment-là de la traduire et parsèmera ses propres textes de références à son modèle.
    Fidèles à nos précédentes expériences à La Dogana (Góngora, Keats, Mandelstam, Akhmatova, Saba, Dante ou Rilke) nous avons une fois de plus souhaité confier à un poète la tâche de faire entendre dans sa propre langue la voix du modèle admiré. A vrai dire la rencontre entre ces deux voyageurs-rêveurs apparaît presque inévitable tant l'inventaire de leurs petites possessions révèle de biens communs. Il s'agit pourtant de tout autre chose que d'une filiation. L'affinité qui les réunit par-delà les ans, les lieux, les langues et la culture, s'apparente davantage à la présence, en eux - bien évidemment tacite - d'une chimie capable d'opérer des transmutations comparables face aux phénomènes du monde, d'en évaluer le poids sensible avec la même circonspection. De l'un à l'autre, les liens se tissent donc, bien plus qu'en raison de thèmes partagés, en fonction d'une manière commune de marcher, de choisir son terrain et ses itinéraires où ils semblent avancer aux mêmes heures et, souvent, au même rythme.

  • Troisième volet de la Divine Comédie achevée il y a désormais 700 ans le cantique du Paradis relate le voyage de Dante, conduit par Béatrice, à travers les sphères célestes jusqu'à l'Empyrée où le poète s'abîme dans la contemplation de la lumière divine.

  • Cette énorme et audacieuse entreprise a été engagée par l'éditeur pour la raison qu'aucune traduction en français (si belle soit-elle) n'a encore réussi à conjoindre la musique et la modernité de la Divina Commedia. Fidèles à nos précédentes expériences à La Dogana (Góngora, Dickinson, Keats, Mandelstam, Akhmatova, Saba, Orelli ou Rilke) nous avons confié à un poète la tâche de faire entendre dans notre langue la voix du modèle. La prestigieuse traduction d'André Pézard (1965), pour préserver la rythmique de l'hendécasyllabe originel, sombre dans l'obscurité en produisant un texte plus archaïque que celui de Dante. De leur côté, les traductions volontairement « contemporaines » de Jacqueline Risset ou, plus récemment, de Charles Vegliante, privilégiant tantôt l'aisance, tantôt la rugosité, renoncent à la musicalité pourtant germinale du tercet dantesque. Tenir les deux bouts de cette tresse de quatorze mille vers, tel est le pari de Michel Orcel, qui, fort de l'expérience profonde et méditée des grands poètes italiens (Michel-Ange, L'Arioste, Le Tasse, Leopardi), a su tirer du vers régulier de dix pieds les sonorités inouïes de l'outre-monde dantesque.

  • « En 1979 la Revue de Belles-Lettres, que j'animais alors, faisait paraître quelques-uns des premiers poèmes de Jean-Pierre Lemaire. Deux ans plus tard, alors que je n'y songeais plus, Pierre Oster me remettait, sur les marches du métro Saint-Paul à Paris où une soudaine averse nous avait précipités, le manuscrit complet des Marges du jour qu'il n'avait pas, malgré ses efforts, réussi à imposer au comité du Seuil. Ils étaient pourtant plusieurs déjà - parmi eux Jean Grosjean et bientôt des écrivains aussi différents que Jacques Réda et Lionel Ray - à penser que c'était là un recueil à défendre, peut-être même une oeuvre qui ferait date. Je lus ces pages, les aimai et décidai de les publier comme premier titre de nos éditions encore au berceau. Étrangement, je viens d'ailleurs d'apprendre qu'Yves Bonnefoy avait écrit en 1977 déjà au jeune poète que ses vers faisaient 'revivre une conscience perceptive et silencieuse que Jean Follain, par exemple, nous rappelait - ou quelques peintres. Comment rêver baptême plus approprié à la naissance de notre humble entreprise éditoriale ? Dans un petit cercle de lecteurs exigeants, Les Marges du jour fut salué comme un événement rare. Nous sommes donc très heureux de rééditer ce recueil - vite épuisé et jamais retiré pour d'absurdes prudences budgétaires - auquel s'ajoute, dans sa nouvelle version, la note par laquelle Philippe Jaccottet dès parution salua l'ouvrage. » (Florian Rodari)

  • Troisième recueil de Pierre Voélin à La Dogana. Le poète construit son livre à partir de deux poèmes centraux dédiés, le premier à Ossip Mandelstam et le second, à sa femme Nadejda, puis il le déploie en rendant hommage à des lectures empruntées aux poètes et poétesses qui, proches ou lointains, ont forgé sa propre langue. Depuis qu'il écrit Pierre Voélin s'interroge avec gravité sur le pouvoir des mots à la suite des exterminations de la Shoah, des goulags, des massacres génocidaires qui ont tristement illustré le siècle où il est né. C'est en scrutant la force destructrice des langages négationnistes de toutes sortes, des chants illusoires, qu'il s'efforce de trouver dans ses poèmes un « passage » pour ses lecteurs, une voie possible où croire et louer seraient encore légitimes. Mais s'il est poète, Pierre Voélin est aussi un polémiste qui s'attaque à tous les mensonges d'état et à la vaste désinformation qui leur fait cortège dans la presse.
    Récemment encore il a dénoncé avec force l'implication de la France dans le génocide tutsi. Né en Franche-Comté, il a passé son enfance au-delà de la frontière, à Porrentruy, puis s'est fixé en Suisse où il a enseigné la littérature, à l'Université de Fribourg. Il est l'auteur de plusieurs recueils de poèmes. Récemment il a réuni ses essais en prose, La Nuit accoutumée, chez Zoé, où il se révèle un mémorialiste scrupuleux, pourfendeur des injustices ainsi qu'un homme blessé qui a le courage de garder les yeux ouverts sur toutes les violences, mais particulièrement celles qui se servent de la langue.

  • CE LIVRE parle d'un lieu reculé, où les tâches quotidiennes, qui en assurent la survie et la pérennité, atteignent à une dimension presque épique. Sa poésie se fait ici plus narrative, la phrase épousant les faits et gestes d'une figure de l'ombre, anonyme et sans éclat, pour en restituer la force, la détermination silencieuse. Ce que ses précédents recueils suggéraient peut-être de manière osseuse, et cryptée, ces poèmes plus récents voudraient le déplier patiemment, reconstituant une sorte de légende paysanne, mais sans mythologie ; où la relation humaine l'emporte sur le paysage. Désormais la langue du poète, d'une remarquable économie de moyens, en accord avec le mouvement de la vie ici évoquée, est conduite au gré de chemins, jardins, intérieurs, tous lieux où s'accomplissent les rites du travail et où les gestes inlassablement répétés traduisent à la fois l'écoulement du temps et la résistance à l'inexorabilité de son flux. Loin de tout registre émotif ou psychologique, ce sont les choses humbles, banales, sans prestige qui se mettent à parler et permettent d'amarrer l'existence dans sa précarité.

  • Laurent Cennamo s'est signalé il y a deux ans par un premier recueil de poèmes que les éditeurs de La Dogana avaient remarqué et dont ils avaient encouragé la publication : Les rideaux oranges a été publié en 2011 par les éditions Samizdat. Après ce premier recueil, que la figure de la mère hantait, le jeune écrivain genevois (né en 1980) revient avec un livre tout aussi libre de ton, à la fois intime et désarçonnant en raison des subtiles acrobaties verbales qui retombent cependant toujours sur leurs pieds. À celui qui fut pendu par les pieds évoque les découvertes, les émerveillements ou les déconvenues que le jeune poète a éprouvés et qu'il se sent devoir éprouver pour un peu de temps encore : « À celui qui fut pendu par les pieds / miraculeusement l'âme est rendue » dit le poème éponyme. L'image n'est donc pas tout à fait sombre ou désespérée, elle évoquerait plutôt quelque chose qui flotterait - ou se débattrait - entre ces deux régions mal définies, comme dans le tarot la figure du pendu symbolise tout aussi bien l'abnégation, le désintérêt pour les choses de ce monde, l'altruisme, le renversement de la situation actuelle grâce à une décision personnelle, la libération par le sacrifice.

  • Frédéric Wandelère vit et travaille à Fribourg.
    Sa fenêtre donne sur un vallon herbu au bas duquel court la rivière portant le doux nom de Sarine. Sa porte ouvre, non loin de la cathédrale Saint-Nicolas, sur une rue passante où vont et viennent en s'interpellant prostituées et clients. Cette situation de contraste est sans doute la secrète raison qui dessine le sourire de ce poète dont le regard se pose sur les choses en s'en détachant presque aussitôt.
    Comme par peur de les fixer, de les définir trop lourdement,. Mieux vaut, semble-t-il, les laisser flotter en leur incertitude, alors même que l'effort du poète pour les décrire est minutieux. Les présences qui l'entourent et qui forment cette "compagnie capricieuse" traversant son dernier recueil sont des elfes : libellules, sauterelles, cyclistes, jeunes baigneuses, fourmis et chatons auxquels est venue se greffer, depuis quelques années, une panoplie de crevettes, pieuvres et poissons mirobolants...
    Puisque le poète s'adonne désormais à la plongée sous-marine. Mais ne nous y trompons pas ! Leur danse élégante est avant tout la combinaison obtenue par le savant dosage d'un regard attentif et de mots choisis avec le plus grand soin de rythme et d'harmonie. Wandelère parle non pour prendre possession des choses et des êtres qui viennent à sa rencontre, mais seulement pour effleurer la réalité, comme elle se donne, par bribes et par éclairs, dans laquelle la mort, rôdant, se fait par bonheur infiniment discrète.

  • Images filantes

    Wulf Kirsten

    Wulf Kirsten, est une des grandes voix de la poésie allemande contemporaine. Son oeuvre a vite dépassé les frontières de son pays pour atteindre tout l'espace germanophone.
    Le public français ne la connaissait encore que par des poèmes isolés ou une anthologie, Graviers, parue en 2009. Elle se recommande aujourd'hui de ses amis, Yves Bonnefoy, Michel Deguy et Philippe Jaccottet qui en reconnaissent à la fois la gravité et la franchise inscrites dans les événements d'un demi-siècle tragique.
    De telle sorte que la présente édition comble un vide :
    Images filantes offre en effet en version bilingue l'intégralité de son dernier recueil publié il y a deux ans à Francfort-sur-le-Main.
    Si l'espace du poème, toujours bref chez Kirsten, est celui d'un flamboiement, il embrasse large. Les époques que l'auteur évoque vont des années rudes et heureuses de l'enfance - auxquelles la chute du régime hitlérien, puis la libération-occupation par les troupes russes mettent une fin brutale - à l'âge adulte, sous la férule de la République démocratique allemande, pour déboucher sur le temps présent, qu'ouvre la réunification des Allemagnes en 1989. L'ampleur chronologique répond du même coup à une double polarité entre la campagne, où le poète est né, et la ville, où son métier l'a fixé dès les années soixante. Les années d'enfance à Klipphausen, petit village aux portes de Dresde, lui a donné à jamais le goût de la nature. Weimar, d'autre part, lieu de résidence du poète, représente pour lui une tête de pont vers la littérature universelle.
    Le poète observe le flux l'histoire. Il allie ce que l'on pourrait tenir pour inconciliable : l'évanouissement des choses et leur permanence. Dans une langue tantôt rauque, tantôt acérée, Kirsten façonne une « présence au monde » inoubliable.

  • Annette von Droste-Hülshoff (1797-1848) est considérée dans le monde germanophone comme la plus grande poétesse allemande de tous les temps. Gottfried Benn, Walter Benjamin ont dit très tôt leur admiration pour ses inventions puissantes et Johannes Bobrowski compte « Le feu des bergers » et « Dans l'herbe » parmi les dix plus beaux poèmes de la langue allemande. Paul Celan lui-même ressentait une parenté envers ce que cette écriture comporte d'âpre, de rêche, de dense et d'élémentaire.
    Récemment remise au goût du jour par plusieurs jeunes auteurs, Annette von Droste-Hülshoff est constamment citée en raison de la liberté audacieuse de sa prosodie et du message d'immense désolation - constamment interrompu par les souvenirs d'une vie à première vue idyllique, qu'elle transmet à travers ses étonnantes visions.
    Mais cette célébrité dépasse nettement le cercle des poètes et des connaisseurs : « Le garçon dans le marais » est récité depuis des générations par les élèves des écoles allemandes.
    De même « Le Hêtre du Juif », sa prose la plus célèbre, est souvent étudiée au collège. Enfin « La Droste », comme on l'appelle familièrement, a figuré sur des billets de banque et des timbres. Le présent recueil offre un ensemble des textes les plus denses et les plus audacieux de l'écrivain : le défi qu'ils opposent aux traducteurs en a longtemps retardé la diffusion en terre française. Ces poèmes sont tantôt marqués par des éléments d'une extrême concrétude, qui fécondent l'imagination la plus débridée, tantôt ils sont entraînés par le mouvement propre de la vie intérieur, le rêve. Dictés par une sensibilité quasi tactile au monde du vivant, ils font fréquemment appel à la botanique, à la minéralogie, à la zoologie, de même qu'ils décrivent de manière très directe les mondes rural aussi bien que préindustriel et minier, mêlant cette réalité rugueuse à des scènes spectrales volontiers situées dans la brume des marais ou dans la poix des cimetières.

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