Sciences humaines & sociales

  • Voici le premier cours de Michel Foucault, professé au Collège de France en 1971. Foucault fait suite ici à l'annonce de sa leçon inaugurale dans lqauelle il déclarait vouloir établir une généalogie du savoir. Le véritable thème de ce cours est moins la possibilité de cette entreprise que ses effets sur notre conception de la vérité depuis Platon, c'est-à-dire sur la philosophie elle-même. D'Hésiode à Nietzsche, Foucault, Foucault poursuit une réflexion qui se nourrit aussi à des sources plus contemporaines, explicites ou implicites : Heidegger, Jean-Pierre-Vernant, Marcel Detienne, notamment.

  • Dans ces leçons, prononcées au Collège de France de novembre 1971 à février 1972, Michel Foucault théorise pour la première fois la question du pouvoir qui va l'occuper jusqu'à la rédaction de Surveiller et punir (1975) et au-delà.
    À travers la relation minutieuse de la répression par Richelieu de la révolte des Nu-pieds (1639-1640), il montre comment le dispositif de pouvoir élaboré à cette occasion par la monarchie rompt avec l'économie des institutions juridiques et judiciaires du Moyen Âge et ouvre sur un « appareil judiciaire d'État » dont la fonction va se centrer sur l'enfermement de ceux qui défient son ordre. Il étend ensuite son analyse à l'économie des institutions juridiques et judiciaires depuis le droit germanique jusqu'au seuil de la modernité.
    Dans ce cours, Michel Foucault systématise l'approche d'une histoire de la vérité à partir de l'étude des « matrices juridico-politiques », étude qu'il avait commencée dans le cours de l'année précédente (La Volonté de savoir) et qui est au cour de la notion de « relation de savoir-pouvoir ».

  • En 1954 paraît en traduction française Le Rêve et l'Existence du psychiatre suisse Ludwig Binswanger, accompagné d'une introduction de Michel Foucault. Le philosophe y annonce un « ouvrage ultérieur » qui « s'efforcera de situer l'analyse existentielle dans le développement de la réflexion contemporaine sur l'homme ». Foucault ne publiera jamais ce livre, mais il en a conservé le manuscrit ici présenté. Il y procède à un examen systématique de la « Daseinsanalyse», la compare aux approches de la psychiatrie, de la psychanalyse et de la phénoménologie, et salue son ambition de comprendre la maladie mentale. Cette démarche l'accompagne dans sa quête de « quelque chose de différent des grilles traditionnelles du regard psychiatrique », d'un « contrepoids » ; pourtant il en souligne déjà les ambiguïtés et les faiblesses, en particulier une dérive vers une spéculation métaphysique qui éloigne de l'« homme concret ».

    C'est en réalité à une double déprise que nous assistons : d'abord à l'égard de la psychiatrie, puis, à l'égard de l'analyse existentielle elle-même, qui le conduit bientôt à la perspective radicalement nouvelle de l'Histoire de la folie à l'âge classique. La marque de ce travail ne disparaîtra pas pour autant. En 1984, Michel Foucault présente de cette manière son Histoire de la sexualité : « Étudier ainsi, dans leur histoire, des formes d'expérience est un thème qui m'est venu d'un projet plus ancien : celui de faire usage des méthodes de l'analyse existentielle dans le champ de la psychiatrie et dans le domaine de la maladie mentale. »

  • Notre monde devient chaque jour plus global et, pourtant, il n'est pas doté d'une langue universelle. Traduire est donc une nécessité pour que les destins partagés ne soient pas, en fait, des histoires cloisonnées. De là, l'importance des études portant sur la traduction et sur son envers, l'intraduisible. Elles permettent de dissiper les illusions anachroniques qui oublient la très grande inégalité entre les langues qui sont traduites et celles qui traduisent. Shakespeare connaissait Don Quichotte, mais Cervantes ne savait rien du dramaturge anglais. L'histoire des traductions doit s'écrire dans la tension entre l'hospitalité langagière, qui accueille l'autre, et la violence, qui le prive de ses propres mots. Ce livre voué à la première modernité, entre XVIe et XVIIIe siècle, s'attache d'abord aux mots eux-mêmes : ainsi, « sprezzatura » chez Castiglione ou « To be, or not to be » chez Shakespeare. Mais il montre aussi que la traduction ne se limite pas à faire passer un texte d'une langue à une autre. La modification des formes de publication transforme des oeuvres dont la langue reste inchangée. C'est en ce sens que l'édition peut être considérée comme une modalité de traduction et que se trouvent ici associées la matérialité des textes et la mobilité des oeuvres.

  • Michel Foucault avait engagé le projet d'une histoire de la sexualité dès les années 1960, et lui avait notamment consacré deux cours, jusqu'ici inédits.
    Le premier, donné à Clermont-Ferrand en 1964, s'interroge sur les conditions d'apparition, en Occident, d'une conscience problématique et d'une expérience tragique de la sexualité, ainsi que de savoirs qui la prennent pour objet. Partant d'une réflexion sur l'évolution du statut des femmes et du droit du mariage, ce cours aborde l'ensemble des savoirs sur la sexualité, de la biologie ou l'éthologie à la psychanalyse.
    Le second, donné à Vincennes en 1969, prolonge en même temps qu'il déplace ces interrogations. Foucault s'y intéresse en détail à l'émergence d'un savoir biologique sur la sexualité et à la manière dont celle-ci a été investie dans un ensemble d'utopies au long des XIXe et XXe siècles : utopies transgressives de Sade à Histoire d'O., utopies intégratives, visant à réconcilier la société et la nature sexuelle de l'Homme, de Fourier à Marcuse. C'est l'occasion pour Foucault d'approfondir sa généalogie critique du double thème de la sexualité naturelle et de la libération sexuelle, engagée dès 1964 mais qui prend d'autant plus de sens après Mai 1968.
    Ces cours sont deux jalons essentiels pour une archéologie de la sexualité comme expérience moderne. On y découvre un Foucault qui n'hésite pas à faire jouer les données biologiques sur la sexualité contre une certaine conception étriquée du sujet humain ; un Foucault attentif à maintenir le potentiel transgressif contenu dans l'expérience sexuelle et à analyser les conditions économiques, sociales et épistémologiques de sa constitution récente en objet de savoir et en enjeu politique.Michel Foucault avait engagé le projet d'une histoire de la sexualité dès les années 1960, et lui avait notamment consacré deux cours, jusqu'ici inédits.

  • Les Lumières sont souvent invoquées dans l'espace public comme un combat contre l'obscurantisme, combat qu'il s'agirait seulement de réactualiser. Des lectures, totalisantes et souvent caricaturales, les associent au culte du Progrès, au libéralisme politique et à un universalisme désincarné.
    Or, comme le montre ici Antoine Lilti, les Lumières n'ont pas proposé une doctrine philosophique cohérente ou un projet politique commun. En confrontant des auteurs emblématiques et d'autres moins connus, il propose de rendre aux Lumières leur complexité historique et de repenser ce que nous leur devons : un ensemble de questions et de problèmes, bien plus qu'un prêt-à-penser rassurant.
    ?Les Lumières apparaissent dès lors comme une réponse collective au surgissement de la modernité, dont les ambivalences forment aujourd'hui encore notre horizon. Partant des interrogations de Voltaire sur le commerce colonial et l'esclavage pour arriver aux dernières réflexions de Michel Foucault, en passant par la critique postcoloniale et les dilemmes du philosophe face au public, L'Héritage des Lumières propose ainsi le tableau profondément renouvelé d'un mouvement qu'il nous faut redécouvrir car il ne cesse de nous parler.

  • Les femmes de la Renaissance florentine régnaient-elles sur la ville, comme tant d'images du Quattrocento et d'historiens depuis le XIXe siècle l'ont suggéré ? Cette vision idéalisée est-elle confirmée par la documentation historique touchant aux rapports de genre et à la vie familiale ?
    En Toscane, dans la pratique, les femmes ne sont pas encouragées par le droit et la coutume à investir ou à gérer de façon autonome leurs affaires. La tradition confine les femmes dans la sphère domestique. Même les missions qui sont le plus volontiers abandonnées aux mères, l'éducation des tout-petits par exemple, tombent sous le feu de la critique des clercs. Christiane Klapisch-Zuber suit le fil de la vie des Florentines avant, pendant et après leur mariage. En étudiant les représentations mentales et figurées, elle éclaire les multiples facettes de la domination masculine dans une société renaissante où l'écriture et la culture sont largement partagées par les maris, mais encore fort peu par leurs soeurs et leurs épouses. L'historienne nous conduit ainsi, au-delà des témoignages et des images de l'époque qui sont presque toujours produits par des hommes, au plus près de la vie des femmes et de la manière dont elles ont vécu, entre exclusion et intégration.

  • Le cours prononcé par Michel Foucault de janvier à avril 1981 propose une réflexion sur les rapports entre subjectivité et vérité, à partir d'une étude des transformations de l'expérience de la sexualité, et plus précisément du mariage, dans l'Antiquité.
    Au-delà des interdits relativement stables et monotones à travers l'histoire, la grande rupture identifiée par Foucault dans les formes d'élaboration du rapport à soi, aux autres et à la " bonne " sexualité intervient dans les deux premiers siècles de notre ère, avec l'invention d'une nouvelle idée du couple, relayée par les arts de vivre philosophiques : un couple qui confisque la sexualité en son sein et la finalise par la seule procréation, un couple surtout qui construit une intimité relationnelle irréductible aux rapports sociaux.
    À partir de là, Foucault tente de comprendre le déplacement qu'opère le christianisme, qui ne consiste pas dans la valorisation d'une sexualité monogamique et ordonnée à la reproduction que les Pères de l'Église ne font qu'hériter du stoïcisme romain, mais dans des techniques spirituelles nouvelles permettant un contrôle parfait de son désir : un questionnement permanent et inquiet sur ses émois intérieurs, une verbalisation indéfinie de son intimité, ce que Foucault désigne comme les aveux de la chair.

  • Dans le cours de 1976, « Il faut défendre la société », Michel Foucault s'interroge sur la pertinence du modèle de la guerre pour analyser les relations de pouvoir.

    Michel Foucault en définit deux formes : le pouvoir disciplinaire, qui s'applique sur le corps par le moyen des techniques de surveillance et des institutions punitives, et ce qu'il appellera désormais le « bio-pouvoir », qui s'exerce sur la population, la vie et les vivants. Analysant les discours sur la guerre des races et les récits de conquête (notamment chez Boulainvilliers), Michel Foucault dresse la généalogie du bio-pouvoir et des racismes d'État. La logique des rapports entre pouvoir et résistance n'est pas celle du droit mais celle de la lutte : elle n'est pas de l'ordre de la loi mais de celui de la stratégie. La question est dès lors de savoir s'il convient de renverser l'aphorisme de Clausewitz et de poser que la politique est la continuation de la guerre par d'autres moyens.

    Le cours présenté ici a été prononcé de janvier à mars 1976 au Collège de France, c'est-à-dire entre la sortie de Surveiller et Punir et celle de La Volonté de savoir. Il inaugure la publication des cours de Foucault au Collège de France, établie sous la direction de François Ewald et d'Alessandro Fontana, dans la collection « Hautes Études ».

  • L'Autre s'identifie souvent aux mondes lointains et exotiques. Sociologues, Claude Grignon et Jean-Claude Passeron réfléchissent ici au contraire sur l'altérité domestique, celle que nous côtoyons tous les jours, qui nous est familière, presque intime. Comment décrit-on la culture populaire, c'est-à-dire : comment se donne-t-on les moyens de la penser ? Faut-il, pour la comprendre dans sa cohérence, la traiter comme un univers autonome de significations, ainsi que le conseille le relativisme culturel ? Faut-il, au contraire, partir des mécanismes de domination sociale qui la constituent, comme le voudrait une théorie de la légitimité culturelle ? En quoi rend-on, par l'un ou l'autre choix, justice aux traits propres dont elle est porteuse ? L'efficacité obstinée des deux figures opposés du misérabilisme et du populisme suggère que vouloir penser l'Autre comme radicalement Autre ou comme utopiquement Même, c'est, comme le dit l'expression populaire, «du pareil au même».

  • " L'organisation d'une pénalité d'enfermement n'est pas simplement récente, elle est énigmatique. Qu'est-ce qui pénètre dans la prison ? En tout cas, pas la loi. Que fabrique-t-elle ? Une communauté d'ennemis intérieurs. " C'est en ces termes que Michel Foucault dénonce, dans ce cours prononcé en 1973 - et que viendra compléter, en 1975, son ouvrage Surveiller et punir - le " cercle carcéral ".
    La Société punitive étudie ainsi comment les sociétés traitent les individus ou les groupes dont elles souhaitent se débarrasser, c'est-à-dire les tactiques punitives, mais aussi la prise de pouvoir sur le corps et sur le temps et l'instauration du couple pénalité-délinquance.
    Michel Foucault retrace l'histoire des " tactiques fines de la sanction " dont il distingue quatre modalités : exiler ; imposer un rachat ; marquer ; enfermer. C'est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que se développe une " science des prisons " à fonction corrective et que se construit un discours sur le criminel et son traitement possible, donnant naissance à un schéma de société qui vise à l'absolu du contrôle et de la surveillance. L'ajustement entre le système judiciaire et le mécanisme de surveillance (l'organisation d'une police), entre l'émergence de la richesse et la pratique des illégalismes, entre la force corporelle de l'ouvrier et l'appareil de production s'accomplit ensuite au tournant du XIXe siècle. Foucault démontre donc que ce sont les instances de contrôle para-pénal du XVIIe et du XVIIIe siècle qui ont abouti, in fine, au fonctionnement de la prison, visant à l'élimination du désordre, au contrôle de la distribution spatiale des individus, de leur emplacement par rapport à l'appareil productif.
    La Société punitive finit par poser la question, cruciale aux yeux du philosophe, de la validité intrinsèque de la loi pénale. A-t-elle vocation universelle ou se limite-t-elle à la douteuse applicabilité d'une somme de décrets ?


  • La création est un acte de travail. Depuis l’élaboration de l’œuvre jusqu'à l'organisation des activités en marchés, en professions, en relations d'emploi et en dispositifs d'évaluation, un même principe régulateur agit : l’activité créatrice est de part en part fécondée par l’incertitude. Le travail n'est gratifiant pour l'artiste que si son déroulement demeure surprenant. Les professionnels, les critiques et les publics procèdent à d'incessantes comparaisons pour identifier les qualités des artistes et des œuvres, faute de savoir comment déterminer leur valeur absolue. Les marchés gèrent par la surproduction la recherche de l’originalité profitable.

    Cet ouvrage met en place un cadre théorique d’analyse de l’action en horizon incertain, puis l’applique aux arts. Des différences considérables de succès peuvent-elles résulter de différences minimes de talent ? La catégorie du génie est-elle soluble dans la critique sociologique ? Pourquoi les inégalités présentent-elles le même profil dans les arts et dans les sciences ? Si l’offre augmente toujours plus vite que la demande, faut-il conclure que les artistes sont les funambules du déséquilibre, et que les mondes artistiques gagent leur développement sur les paris de ces « fous rationnels » ? Avec quelles contreparties ? Que gagnent les professionnels à s’agglomérer dans les grandes métropoles ? Comment le principe d’incertitude gouverne-t-il l’action culturelle publique ? Comment une œuvre peut-elle être admirée pour son inachèvement ?


    Pierre-Michel Menger est directeur de recherche au CNRS et directeur d'études à l'EHESS, où il enseigne la sociologie du travail et la sociologie des arts.


  • « Sur le livre biblique d'Esther continuent à se brocher des discours contemporains, au contenu sans surprise. Ici, on célèbre une oeuvre littéraire qui donne à voir, à travers une intrigue où la dissimulation et l'acceptation apparente de règles imposées servent d'armes aux dominés, un art ancien de la résistance. Là, on magnifie au contraire, dans l'esprit d'une politique qui met en concurrence États et nations dans un jeu à somme nulle, [...] la capacité à exploiter sans hésitation un rapport de forces favorable.
    Danny Trom se dissocie de ces lectures faciles, mais cherche lui aussi à percer le secret d'un art politique, moins dans le livre biblique que dans son commentaire rabbinique. Il trouve en effet dans le principal ouvrage renfermant les gloses des sages rabbiniques sur Esther - Esther Rabba - le dépôt d'un riche enseignement politique qui a déterminé sur le long terme les formes courantes de la pratique du politique dans le monde juif. Mieux, fidèle sur ce point aux positions d'Hannah Arendt et de Yosef Yerushalmi, il pense que d'anciennes manières de comprendre, de sentir et de faire ont représenté un outillage mental si puissamment installé qu'elles ont conservé leur emprise même lorsque les bouleversements induits par l'Émancipation et l'entrée dans l'univers de la citoyenneté d'abord, par la confrontation avec l'antisémitisme moderne ensuite, devaient engager les Juifs à les transformer ou à s'en défaire. [...] Il y voit le ressort, non pas de conduites qui ont laissé les juifs démunis face à l'extrême, et ont pu faciliter l'entreprise d'annihilation, mais au contraire d'un sursaut qui a réussi à créer les conditions nécessaires pour que leur survie même ne soit plus mise en danger ».
    Maurice Kriegel.

  • À l'aide de notions comme l'histoire vue d'en bas ("history from below"), l'économie morale ou la discipline du travail industriel, Thompson, à partir du cas anglais, y analyse les transformations des sociétés européennes entre le XVIIe et le XIXe siècle. Dans une société travaillée par le paternalisme de la noblesse, les tensions sur le marché des subsistances, la privatisation des biens communs ou l'impossibilité du divorce, Thompson scrute les luttes des hommes et des femmes du peuple pour conserver leur place et leurs droits, batailles dont il n'a cessé de rappeler l'actualité. La défense de la coutume y apparaît alors comme le principal moyen pour s'opposer aux réformes qui ouvrent la voie à la société libérale.
    Intellectuel peu conventionnel, E. P. Thompson n'a jamais séparé la rigueur et l'inventivité de ses recherches de son engagement militant pour un socialisme humaniste qu'il rattache aux militants ouvriers et aux poètes romantiques du début du XIXe siècle.

  • Michel de Certeau (1925-1986) eut comme objet privilégié l'histoire religieuse aux XVIe et XVIIe siècles. De ces croyants querelleurs et inquiets, marqués par la fracture de la Chrétienté, il interrogea le trouble, la ferveur, les écrits, les réformes.
    Analysant des travaux exemplaires (Henri Bremond dans l'Histoire littéraire du sentiment religieux, Robert Mandrou sur les procès de sorcellerie), il montre comment il s'en distingue. Chez lui, l'élucidation historiographique ne se sépare pas de l'enquête historique, d'où son insistance sur l'altérité du passé, sur une distance critique, sur un respect sans complicité. Servi par une familiarité rare avec les écrits de théologie et de spiritualité, l'historien peut varier les registres. Tantôt un personnage central tient la scène (René d'Argenson, intendant du roi, ou Charles Borromée, réformateur tridentin de Rome à Milan); tantôt il s'agit d'un moment décisif pour une institution (la Compagnie de Jésus sous le généralat d'Aquaviva) ou d'un texte fondateur (les Exercices spirituels de saint Ignace). Parfois l'historien fait resurgir un enchevêtrement de milieux dévots désireux de réformer l'Église, une multiplicité de réseaux collectant lettres et récits où résonne l'écho passionné de débats mystiques. À tous, il rend vie et signification en cherchant le lieu de l'autre, dans l'altérité de Dieu, dans le conflit des différences entre croyants, dans la rencontre d'autres sociétés. D'où le regard tourné vers l'anthropologie naissante, avec Montaigne, qui jugeait les cannibales du Brésil, entrevus à la Cour, comparables aux sujets du roi, avec Lafitau, qui allait inscrire les moeurs et coutumes des Amérindiens dans la longue histoire de l'humanité.
    "Hautes Études" est une collection de l'École des hautes études en sciences sociales, des Éditions Gallimard et des Éditions du Seuil.

  • Les textes rassemblés dans cet ouvrage ont été rédigés et publiés sur près d'un demi-siècle (1966-2011), autour des deux trilogies que Nathan Wachtel a élaborées au long de son parcours : l'une consacrée aux études andines, l'autre aux études marranes.
    Auteur d'une thèse sur la conquête espagnole des Amériques, Nathan Wachtel décide de renverser les perspectives habituelles en la traitant non du point de vue des Européens mais de celui des Indiens, autrement dit de celui des vaincus. Ce fil rouge, la " vision des vaincus ", va guider son travail de recherche. Combinant de façon systématique les approches de l'historien et de l'ethnologue, il enquête sur le folklore andin, s'inscrivant dans l'École des Annales qui s'ouvre à l'histoire culturelle à partir des années 1970, et montrant que le folklore peut être intégré à la démarche de l'historien. Profondément marqué par les travaux de Marc Bloch, Nathan Wachtel entend bâtir une " histoire régressive ", tout en participant à la " décolonisation de l'historiographie elle-même ".
    Après une vingtaine d'années à étudier les Indiens urus et les archives de leurs ancêtres, il collecte des récits de vie de Juifs vivant en France, et s'intéresse à la condition juive en diaspora et, en particulier, au monde marrane. Nathan Wachtel se penche sur les archives des Inquisitions ibériques et délivre le secret des errances des judaïsants. Il poursuit son analyse à propos d'autres vaincus, mais toujours porté par la même exigence : " relier les archives au terrain, le terrain aux archives, le passé au présent, les morts aux vivants ".

  • Trente cinq ans après sa mort, l'oeuvre d'Émile Benveniste continue de faire partie des références pour de nombreuses recherches en linguistique. La publication des Problèmes de linguistique générale a assuré tardivement une large publicité à ses travaux, mais en a aussi laissé quelques autres dans l'ombre, ainsi ceux portant sur des langues rarement connues qui ne sont accessibles qu'à des spécialistes mais aussi l'ensemble de ses cours à l'École Pratique des Hautes Études et au Collège de France, encore inédits.Offrir à la lecture les derniers cours qu'il a donnés au Collège de France, en 1968 et 1969, permet de voir, clairement mise au jour, sa volonté d'établir une théorie du langage. Mais c'est aussi l'occasion de faire apparaître les différentes facettes du célèbre linguiste : l'envergure du savant, dont on admire la limpidité du style théorique, les grandes orientations du travail de recherche - on lira en particulier ses analyses inédites consacrées à l'écriture - mais aussi le dynamisme et la fermeté de l'enseignant.

  • Le pèlerinage est très ancien. Il n'a pas cessé d'être actuel. Depuis une trentaine d'années, la fréquentation croissante des chemins de Compostelle a redonné une visibilité au phénomène pèlerin dont on avait trop vite annoncé la disparition.
    Ce livre s'attache à retracer, au sein d'une Europe désormais divisée en confessions, les élans, les éclipses et les recharges d'une pratique religieuse que l'institution ecclésiastique s'est toujours efforcée de discipliner sans jamais y parvenir. Tout à la fois singulière et collective, la marche vers un lieu saint n'est pas vagabondage. Elle est tendue vers un terme, lieu de rencontre avec l'archange, l'apôtre ou le saint intercesseur, dont le pèlerin attend le secours.
    À travers gestes et paroles, il s'agit ici de retrouver et de comprendre une expérience spirituelle qui a déplacé des foules, qui les a rassemblées auprès des sanctuaires, mais dont les acteurs n'ont fait que rarement confidence.

  • Ce livre est le fruit d'une expérience historiographique, mené par l'un des plus grands historiens de la Première Guerre mondiale : après avoir tant travaillé sur les combattants des tranchées et leur expérience de la guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau a choisi de se tourner vers les siens.
    Même si elles s'y apparentent parfois, les pages que l'on va lire ne constituent pas un récit de famille. Et quoique l'on puisse sans doute s'y tromper, ces mêmes pages ne sont pas non plus un essai d'ego-histoire. En effet, Stéphane Audoin-Rouzeau n'a pas tenté d'écrire une autobiographie d'historien, mais de raconter le cheminement d'un événement, de retrouver la manière dont la Grande Guerre a traversé leur existence, sur trois générations, quitte à inscrire ses effets au-delà même de leur propre vie.
    Au-delà des individualités évoquées dans ce récit de filiation, le premier rôle restera à la Grande Guerre. En ce sens, ce livre demeure un livre d'histoire.
    Quelle histoire est un livre saisissant, sensible et maîtrisé, où l'historien s'efforce au fond de retrouver l'Histoire dans l'homme.

  • Ce livre ne propose pas un état des lieux de l'anthropologie mais un ensemble de réflexions portant sur son projet de savoir, et sur son mode de connaître. Il le fait à partir de questions qui ont souvent une longue histoire derrière elles, mais susceptibles d'être aujourd'hui posées à nouveaux frais : celle des rapports entre anthropologie et histoire ; celle des liens entre connaissance et observation directe ; celle, épineuse, de l'interprétation, à partir de l'opposition consacrée entre comprendre et expliquer.
    La particularité de l'ouvrage de Gérard Lenclud est de rassembler et de mettre en perspective des points de vue et des raisonnements puisés à diverses sources : l'anthropologie, bien sûr, puisque c'est d'elle qu'il est parti, l'histoire à coup sûr, y compris l'histoire des sciences, mais aussi la philosophie, philosophie de l'histoire et des sciences sociales, épistémologie descriptive, philosophie d'inspiration analytique, sciences cognitives.
    Ce qui lui permet de mettre le doigt sur des enjeux disciplinaires fondamentaux : à l'heure où certaines disciplines tendent à célébrer leur spécificité, la proximité de leurs projets de savoir ne doit-elle pas être davantage mise en valeur que leur différence de méthode ? Mais aussi des enjeux " politiques " au sens large : si le relativisme culturel connaît, dans le grand public, un regain de faveur, comment se garder d'un relativisme de la vérité et de la raison ?

  • Au XVIIe siècle, on mourait encore de chagrin ou foudroyé par une planète à cause d'un mauvais horoscope.
    La mortalité ne désignait qu'une épidémie soudaine et catastrophique. En classant les décès des listes paroissiales de Londres par cause et par âge, John Graunt, marchand drapier, invente en 1662 l'idée moderne de mortalité. De l'avis général, ses Observations naturelles et politiques fondent la statistique et la démographie. Le cheminement d'une telle découverte resterait mystérieux si Graunt n'avait eu pour ami le remuant William Petty, médecin, mathématicien, courtisan proche à la fois des Cromwell et des Stuart, disciple de Hobbes et fondateur de l'" Arithmétique politique " et de la première académie scientifique moderne, la Royal Society.
    Petty ne serait-il pas le véritable inventeur de l'idée de mortalité ? La question est importante : si l'on attribue à Graunt la statistique et la démographie, elles feront partie des sciences naturelles ; si leur paternité revient à Petty, elles relèveront des disciplines politiques. En montrant que Petty est l'auteur principal des Observations, Hervé Le Bras éclaire la découverte de la mortalité d'un jour nouveau.
    A la gestion individuelle de la mort par la recherche d'une grande longévité, les premières monarchies absolues modernes substituent un contrôle de la mortalité. L'État prend désormais en charge l'existence de ses sujets : avec les comptages et les calculs de populations, statistique et démographie deviennent des disciplines de gouvernement.

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