Sciences humaines & sociales

  • Le dossier sauvage

    Philippe Artières

    Sous ce titre énigmatique, Philippe Artières se met en scène dès les premières pages, recevant un dossier cartonné intitulé « Vies sauvages » qui semble avoir été constitué par Michel Foucault. Cette collection inédite contient des liasses de documents sur des individus s'étant retirés du monde au XIXe et au XXe siècle. On assiste au dépouillement progressif du dossier dont la plupart des pièces sont reproduites intégralement. Parmi ces photocopies et notes manuscrites du philosophe, trois sous-chemises recèlent une matière plus abondante : des articles de presse et un rapport de l'Académie royale de médecine de 1865 relatifs à Laurent, alias le « Sauvage du Var » qui fit alors l'objet d'un engouement médiatique et scientifique ;
    Les notes, manifestes et témoignages (partiellement traduits de l'anglais) à propos d'un mathématicien américain, alias TJK, parti se réfugier dans les forêts du Montana au début des années 1970 ; enfin, le portrait d'un ermite en soutane de la fin du XIXe siècle qui, isolé dans les monts du Forez, y fut assassiné par Ravachol.
    Que recherchait Foucault en rassemblant ces trois figures d'époques et de motivations si différentes ? Pour celui qui pratique depuis longtemps la fouille des sources foucaldiennes, ces cas d'étude sont à la fois familiers et surprenants. Ils vont faire ressurgir dans la mémoire de l'auteur un homme des bois ayant marqué sa jeunesse : Jean. Au cours de ses études universitaires, Philippe Artières a en effet consacré à ce marginal vosgien un récit fragmentaire qui, s'il ne fait pas partie du corpus d'origine, s'y intègre tout naturellement.
    A ce stade de la lecture, on commence à s'interroger sur le degré de réalité de ce dossier posthume. Michel Foucault en est-il le compilateur initial ou est-ce plutôt un « rêve d'histoire » qu'on doit à Artières ?
    Enquête documentaire, récit introspectif et jeu de pistes fictionnel, Le dossier sauvage se lit comme un roman d'aventures au pays des archives.

  • Philippe Artières, historien passionné d'art contemporain et de littérature fragmentaire, laisse dans cet ouvrage libre cours à ses désirs secrets de chercheur, dans une approche de l'Histoire joyeusement savante, personnelle et insolite. Réunissant de courts textes très divers, Rêves d'histoire propose une anthologie de rêveries ou, plus exactement, de " désirs d'histoire " encore non explorées. On y trouvera donc des idées brutes, des pistes incongrues, des domaines de recherche à arpenter, parfois nées à la lecture d'une source ou d'une archive qui révèle son imaginaire potentiel, ces îlots encore vierges qu'aucune carte n'avait encore répertorié.
    Mais l'historien n'est pas romancier à proprement parler, plutôt collecteur de détails, explorateur du plus simple ordinaire. Et s'il ne prétend pas plus emprunter la posture du demiurge que renoncer à l'honnêteté intellectuelle du chercheur, il se fait ici résolument homme de récits. Ou comment raconter l'histoire de la ceinture, des ordonnances médicales, de la tombe de Pétain (le " salaud de Yeu "), des routes, de la banderole, etc.
    Brièvement développées, agrémentées d'allusions autobiographiques et organisées en trois parties (Objets/Lieux/Traces), ces échappées ouvrent autant de champs de recherche dont on se plaît à imaginer la fécondité, parfois vertigineuse - mais souvent à l'état d'ébauche, elles sont inscrites dans la frustration de l'inachèvement. Un exemple parmi d'autres : autour d'une réflexion sur la cloison, procédant par digressions successives, l'auteur propose une histoire croisée du confessionnal, du parloir et de l'hygiaphone - de quoi faire apparaître toute une géographie de la parole dans nos sociétés, ce qui ne nous étonnera pas chez ce foucaldien de la deuxième génération.
    Au terme de ce recueil, Philippe Artières revient dans une postface-manifeste inédite sur toutes ses tentations d'écriture et interroge " cet hybride objet qu'est le récit historique ".

  • Dans ce livre de "mémoires" collectives et personnelles, Raoul Vaneigem évoque, quarante ans après le mouvement des occupations du printemps 68, les prémices de cet "embrasement au coeur multiple" puis sa récupération insidieuse par le spectacle culturel et contre-culturel. Il dresse, à cette occasion, un bilan de sa participation au groupe situationniste, non sans faire la part de certains errements propres à tout projet insurrectionnel, écartelé entre pulsion de mort et instinct de vie.

  • à première vue, tout les oppose : la publicité apparaît facilement comme une négation de la philosophie, une sorte d'anti-philosophie.
    Pourtant, bien qu'elle ait tout l'air d'emprunter la panoplie du sophiste (l'ennemi historique du philosophe), la publicité termine le travail laissé en souffrance par la philosophie : là où platon et ses successeurs ont échoué à gouverner la cité, la publicité reprend les idéaux d'une gestion rationnelle du " troupeau " humain pour les marquer dans la chair vive du monde moderne avec le fer rouge d'un appareil de pouvoir planétaire.
    Elle constitue ainsi, à tous les sens du mot, l'achèvement de la philosophie.
    Issue du coeur problématique de nos démocraties publicitaires apparaît alors une nouvelle entité logique et politique : l'esclavemaître. ce dernier donne corps à la réalité où nous sommes tous désormais plongés, dépris de la dialectique du maître et de l'esclave, pour incarner jusqu'au plus intime de nous-mêmes une figure qui n'est ni maître ni esclave, mais la fusion de l'un et de l'autre stade terminal et autophagique de l'homme démocratique.

  • Pierre Delannoy, grand reporter et ethnologue défroqué, a " chopé le virus " russe.
    Fin 93, il s'envole pour l'ex-URSS avec une idée fixe : enquêter sur la montée des eaux de la mer Caspienne. Le périple ne fait que commencer. Des boîtes de nuit moscovites peuplées de nouveaux-riches aux hôtels-fantômes d'Astrakhan, des camps de réfugiés azéris aux rives du fleuve Amour, des oubliés de l'île Staline aux mafieux d'Ekaterinburg, des Chinois invisibles de Blagoveshchensk au théâtre de Kazan où l'on monte Labiche en Tatar, l'auteur a su prendre le pouls de la Russie post-communiste et nous en restituer l'incroyable tempo.
    Une invitation au voyage ? Oui, mais un " voyage dans le néant ", dans le dément. Comme si le corps social tout entier était emporté par une bouffée délirante. Tout est à reconstruire, mais avec quoi, sur quelles bases, avec quelles références ? Il n'y a plus rien et tout à la fois. En plus, c'est contagieux. Un seul remède : l'enquête à la vodka ! Il était une fois la Novo-Russie.

  • Près du Caire, à une centaine de mètres su Sphinx de Gizeh, posé en face de lui et faisant désormais partie du site, un restaurant de la chaîne Pizza Hut monte la garde, son logo rouge tourné vers les pyramides.
    Ce face-à-face aux allures de duel sonne comme la déclaration d'une guerre d'ores et déjà achevée d'un ordre à un autre - ordre nouveau qui repose sur la violente lisibilité des marques mondialisées, et définit les termes d'une politique de la publicité. En tant que discours des marques, la publicité entre en concurrence avec le politique comme seul discours apte à rendre compte du collectif. Nous assistons alors à l'apparition d'un système, étendu à l'échelle planétaire, dont la finalité vise à remplacer le politique, sinon dans son essence, du moins dans sa fonction : un mode d'organisation et de régulation du lien social.
    Une société où tout semble devoir être consommé, agitée par un principe d'autophagie fondamentale : la société de consommation de soi.

  • Banalites de base

    Raoul Vaneigem

    «Lichtenberg regrette, dans ses Aphorismes, que n'apparaissent pas, écrites avec des encres de couleurs différentes, les phrases inspirées à un auteur par l'ivresse, la pulsion érotique, le sentiment amoureux, la colère, le désespoir et autres bigarrures du grand ordinaire, au fil desquelles l'éphémère sensation s'efforce d'exprimer, sous une forme conceptuelle, sa part de vérité.(...)
    Sous l'expression un peu distante d'une philosophie en quête de son dépassement, il n'est guère de phrases des Banalités de base qui n'aient été écrites dans les encres contrastées et entremêlées de l'alcoolisme suicidaire, d'une passion démesurée de l'éphémère et d'une rage d'anéantir le monde dominant, où il me semblait que le prix d'une mort apocalyptique ne paierait pas trop cher la chance de trancher d'un seul coup toutes les têtes de l'hydre qui rugissait partout, des démocraties corrompues aux tyrannies baptisées du nom de communisme sur les fonts de la plus ignoble imposture, celle de l'émancipation.
    L'alcool, qui enrobait ma lucidité fluctuante de périlleux éblouissements, confortait, avec une aisance aussi commode que suspecte, mon allégresse à me détruire glorieusement pour détruire un monde abhorré.
    Cependant, il exacerbait, dans le même temps et à contresens, mon désir d'une vie qui échappât à la sinistre contradiction d'avoir à se sacrifier au nom de la vie à inventer. Outrepassant la déréliction et l'inéluctable abandon de soi, ma conscience d'un bonheur possible allait de l'avant avec une aveugle obstination, elle traçait un sillon où la terre renversée sous la prise d'un soc de charrue révélait un trésor, enfoui au revers des stériles banalités qui nous accablaient Il a fallu longtemps pour me convaincre qu'il existe un seul point d'appui capable d'offrir une assise plus ferme et une assurance plus constante au projet de subvertir un monde où la vie, vouée au culte de la mort ne cesse
    d'accroître, de renoncement en renoncement, la ferveur de sa dévotion. Il consiste à créer son propre bonheur en sorte que s'enrichissant du bonheur des autres, il s'emploie à le favoriser, à l'exemple de l'amour où la jouissance s'affine en se donnant.»
    R.V.

  • « On travaille trop et on gagne de moins en moins... Après les "réformes", les systèmes d'aide sociale et les primes ont disparu, les heures supplémentaires ne sont plus payées, la corruption a grandi. Nous avons fait grève il y a quelques mois. Les médias n'en ont pas dit un mot. Nous n'avons rien obtenu. (...) De toute façon "les réformes" ne vont pas dans le bon sens ! En haut, elles ont favorisé la corruption des fonctionnaires du parti ; en bas, les inégalités se creusent et les difficultés des conditions de vie s'accroissent. » Mme Meng, ouvrière de Shanghai.

    Ce témoignage rappelle que la Chine d'aujourd'hui n'est pas un monde séparé, mais la caricature bureaucratique du modèle libéral présenté ici comme notre avenir indépassable. Outre Mme Meng, les auteurs ont rencontré sur place et à Paris une trentaine de Chinoises et de Chinois. Cette série d'entretiens sur le vif, réalisés à quelques mois des Jeux olympiques, brosse un tableau saisissant du nouvel « atelier du monde ». Elle montre le vrai visage de la « société harmonieuse » avec sa « croissance à deux chiffres ». On découvrira ainsi le pays de la répression concentrationnaire, des ONG pseudo-écologistes et de la surexploitation généralisée qui menace les millions de paysans déracinés, travailleurs précaires des zones franches et autres victimes de la pollution durable.

  • Cet essai ne prend pas pour cible l'Internet ou les cédéroms, mais l'idéologie qui les précède et que l'on retrouve, amplifiée jusqu'à la caricature, dans les théories fallacieuses du mouvement new-age.
    Se répandant partout à la vitesse d'un gaz anesthésiant, cette idéologie joue du désarroi contemporain pour en finir avec les notions d'individu ou de libre arbitre. Elle nous promet le paradis technologique, prétendant réduire la langue à une pure fonction de communication et la littérature à un simple loisir culturel. Dès lors, ce n'est pas le livre en tant qu'objet qui est vulnérable, mais le commun des hommes, incité par l'industrie de la consolation à errer sans fin de site en site.
    Il s'agirait en somme de se résoudre à une procession interactive, alors que tombe la grande nuit d'un sentiment d'inculture exacerbé par l'incessant renouvellement des leurres.

  • En vue

    Christian Colombani

    En 1997, Christian Colombani inaugurait, sur l'avant-dernière page du Monde, une chronique discrète, presque clandestine : En vue.
    Au fil des jours, huit ou neuf brèves ciselées dans les marges de l'histoire immédiate. Parfois désarmantes, souvent désopilantes, toujours dérangeantes :
    Pour courir plus vite, Tuwiyati, athlète indonésienne, médaille d'or aux Jeux d'Asie du Sud-Est de Djakarta, boit le sang de son entraîneur Alwi Mugiyanto.
    A Paris, un pitbull, dont trois mineurs s'étaient servi pour voler une bicyclette, a dévoré les pneus.
    A Cadorago en Italie, une fillette de quatre ans, d'origine turque, jette sa petite couverture dans le vide, saute, comme Aladin, sur son tapis volant et atterrit sans mal trois étages plus bas...
    Et cela, sans préjugé ni commentaire.
    /> Mais, dans ces récits minuscules où tout est invraisemblablement vrai, le regard singulier de l'auteur donne à voir le monde comme une usine à fictions.

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