Sciences humaines & sociales

  • C'est aux abords de la nuit que les hommes racontent des histoires.
    Des Guayaki de Pierre Clastres au chanvreur de George Sand et de Shéhérazade aux parents d'aujourd'hui, il existe un lien atavique entre l'usage du récit et la peur d'un univers livré aux puissances nocturnes.
    Ou plutôt : il existait. La domestication du monde a fini par dispenser l'imagination des hommes d'opérer la catharsis de l'effroi des lieux qu'ils habitent. Affranchie de son ancien rôle, la littérature ne célèbre plus que son propre office.
    Mais voilà que le monde change. Voilà qu'un nouveau contexte - hostile, inhospitalier - fissure nos systèmes de climatisation. Les désordres climatiques nous remplissent de terreur, l'agonie de la vie sauvage nous accable de pitié. Nous pleurons pour la planète et tremblons pour le futur. Ce nouveau sentiment tragique invite la littérature à sortir de sa réserve et à reprendre du service. Court-circuiter le réel n'est plus une solution. Licencier l'imaginaire n'est plus une solution. La hantise du contexte travaille de nouveau sous le plaisir du texte. L'économie de la fiction se réouvre aux cycles longs d'une écologie du récit.

  • Gaston Bachelard (1884-1962) est le premier à avoir pris comme principal sujet de recherche l'imagination de la matière. Ses neufs grands ouvrages (traduits dans plusieurs langues) ont renouvelé durablement la critique.
    Avec La terre et les rêveries du repos, Bachelard analyse les rêves d'enracinement comme d'intimité et étudie « la vie souterraine comme image du repos ».
    « Je ne crois pas nécessaire de camper ici un portrait de Bachelard. Toute la presse s'en est chargée dans la dernière année de sa vie. Elle n'a rien laissé ignorer de cet homme trapu, râblé et d'une corpulence tout à fait 1900. Tout le
    monde sait maintenant qu'il avait le visage même du philosophe, tel du moins que le rêve l'imagination populaire. On en a admiré la chevelure romantique et la barbe peu soucieuse du ciseau.
    Ses familiers, ses étudiants savent seuls qu'il avait l'accueil jovial, la parole vive et que son rire était toujours prêt à fuser aux bons mots et même aux calembours, à ceux des autres comme aux siens que la conversation faisait
    jaillir.
    Bachelard forçait la sympathie dès l'abord : il n'est pas si commun de voir un grand esprit sous l'apparence d'un homme simple et comme ordinaire. Il avait conquis la mienne dès notre première rencontre, un an après la publication de son Lautréamont. »
    José Corti, Souvenirs désordonnés.

  • Le Temps Sacré des Cavernes est une synthèse claire et accessible de toutes les hypothèses proposées au fil du temps par la communauté scientifique pour répondre à la question de la signification de l'art des cavernes. Il vient combler un manque évident dans la littérature consacrée à ce sujet, aucun autre livre ne remplissant un tel cahier des charges. D'ordinaire, le survol théorique se révèle trop rapide ; à moins que l'auteur, théoricien lui-même, ne privilégie ses propres hypothèses au détriment des autres. Rien de tel ici. Fruit de plusieurs années de travail, « Le Temps Sacré des Cavernes » accorde à chaque théorie une attention égale, exposant au besoin les points de friction entre spécialistes.

    Après la préface, l'introduction et les mises en garde préliminaires, vient la première partie visant à présenter l'artiste. En se basant sur les publications les plus récentes en la matière, l'auteur établit un portrait précis de Cro-Magnon, évoquant tour à tour ses ancêtres, ses contemporains, son apparence, son régime alimentaire, son mode de vie, son équipement, ses relations sociales comme avec son environnement (animaux, éléments) et les traces qu'ils a laissées en termes de pensée symbolique et de spiritualité. La seconde partie, consacrée aux interprétations, propose au lecteur un travail d'analyse critique aussi exhaustif que possible : l'art pour l'art, zoocénose, culte de l'ours, magies d'envoûtement, de fertilité, de destruction et d'apaisement, zodiaque préhistorique, chamanisme, totémisme, dualisme primordial, rites d'initiation, code de chasse préhistorique, enseignement de la chasse par rabattage, enfin mythes liés à la Genèse et à la fertilité. Le lecteur, ainsi éclairé, pourra enfin se forger son intime conviction.

    Ce livre paraîtra simultanément avec l'inauguration de Lascaux IV.

  • Chants maoris ou altaïques, cérémonies indiennes, épopées et louanges d'Afrique, hymnes d'Égypte ou du Pérou, cosmogonies d'Asie centrale, du pays Dogon, d'Australie, légendes d'Irlande et de Chine, inscriptions sumériennes, rites de possession, définitions aztèques, " poèmes en prose " esquimaux... Les Techniciens du sacré présentent tout d'abord un corpus exemplaire de textes " traditionnels ", de toutes provenances géographiques et temporelles. Mais loin de s'en tenir à une approche strictement documentaire, Jerome Rothenberg a composé son ouvrage comme une anthologie active inscrite dans le présent, développant au fil de nombreux commentaires un singulier parallèle entre ces textes immémoriaux et la poésie du XXe siècle. Selon lui, les diverses révolutions modernes ont en effet replacé les créateurs (et singulièrement les poètes) dans une posture qui n'est pas sans équivalent - au moins a titre analogique - avec celle des chanteurs, chamans ou devins des sociétés dites sans écriture ", en leur confiant le soin d'arpenter les domaines que recouvre la part obscure du langage : le rêve, les visions, la parole des morts... Composé au beau milieu de la grande tornade utopique et rebelle des années 1960, ce livre a eu outre-Atlantique une influence notable sur la poésie de son temps. La version qu'en propose Yves di Manno rouvre aujourd'hui ce débat- dans le contexte français.

  • Sauver, guérir ou du moins faire du bien, tels sont les mots d'ordre, souvent explicites, placés au coeur des projets littéraires contempo- rains. Refusant de devenir un jeu postmoderne ou une simple dilec- tion d'arrière-garde, la littérature française d'aujourd'hui a l'ambition de prendre soin du moi, mais aussi des individus fragiles, des oubliés de la grande histoire, des communautés ravagées et de nos démocraties inquiètes. En s'intéressant de manière critique à cet imaginaire collectif thérapeutique où la culture, en place de la religion et d'un projet po- litique, veut réparer nos conditions de victimes, servir à notre « déve- loppement personnel », favoriser notre propension à l'empathie, cor- riger les traumatismes de la mémoire individuelle ou du tissu social, cet essai propose une réflexion inaugurale sur la littérature française du xxi e siècle.

  • Métamorphose : le mot évoque des phénomènes étonnants que l'on observe dans la nature. Il évoque aussi des fables que l'on considère souvent comme insignifiantes. Pierre Brunel y a trouvé l'un de nos mythes les plus profonds. Empruntant des exemples à toutes les littératures, des plus anciennes aux plus contemporaines, des « Eddas » scandinaves au « Koji-ki » japonais, il étudie plus particulièrement quelques textes majeurs : « Les Métamorphoses » d'Ovide, « L'Âne d'or » d'Apulée, « Alice au pays des merveilles » et « De l'autre côté du miroir » de Lewis Carroll, « Les Chants de Maldoror »de Lautréamont, « La Métamorphose » de Kafka, etc. Il y met en évidence des contradictions qui sont peut-être, pour ce mythe, la garantie de sa survie. Paru initialement dans la série « Mythes » (que Pierre Brunel a d'ailleurs lui-même créée avec la collaboration de Pierre Sellier) de la collection U prisme, Armand Colin, en 1974, ce classique des études en littérature comparée était épuisé depuis une quinzaine d'années.
    Nicolas Vanlin, Fabula.

  • Ce livre cherche à faire entendre une énergétique du roman. Car la forme romanesque doit se lire comme une négociation des forces qui mobilisent l'écriture, dans une transaction incessante où l'écrivain suit le mouvement qui le porte selon un vouloir-dire qui est autant celui de l'auteur que celui du livre.
    Cette dialectique sans résolution de la force et de la forme interdit de produire une typologie du roman. Elle ouvre plutôt à un plaisir du commentaire que l'on suivra sur une vingtaine de romans écrits en France entre 1930 et aujourd'hui. Ce sont ces tensions irréductibles que je désigne sous le terme de physique du roman. Pour chaque commentaire, c'est donc la tension plus ou moins grande du fil narratif que je voudrais faire éprouver, en restant attentif à ce qui donne à ce fil son tranchant et son allant.
    Envisager ainsi la création romanesque, c'est rappeler qu'on n'écrit et qu'on ne lit que poussés par une impulsion dont les ressorts demeurent largement obscurs, et que la poursuite du récit a pour mission d'éclairer.
    Restituer au roman ses dynamiques plurielles, c'est affirmer un principe critique, plutôt qu'une véritable méthode. Le parcours que j'ai voulu dessiner témoigne aussi, contre une certaine doxa, que l'art du roman reste bien vivant et qu'il faut justement le mettre dans une perspective assez longue. C'est une série de solutions romanesques inédites et originales que j'ai voulu rassembler, depuis le trop méconnu Jim Click de Fleuret jusqu'à des tentatives très récentes, en ouvrant le spectre au roman d'aventure ou au roman policier.
    Organisé de façon chronologique, de Guilloux et Bataille à Houellebecq, Mauvignier ou Kerangal, en passant par Camus, Simon, Duras, Perec, Manchette, Modiano, Quignard et NDiaye, ce livre dessine un continuum qui réintègre le Nouveau Roman dans le mouvement d'une réinvention permanente, où je vois le gage de la vitalité de l'art romanesque.

  • Depuis maintenant près d'un siècle et demi, les campagnes estoniennes ont été systématiquement arpentées par des folkloristes chargés de noter les chants, récits, expériences, proverbes, devinettes des paysans de toutes les régions de ce petit pays. Ce travail n'a pas cessé : il se poursuit, permettant de suivre l'évolution de la créativité populaire au fil du temps, les variations des thèmes et moyens d'expression. C'est ainsi, qu'avec plus d'un million et demi de fiches, les Archives Estoniennes de Folklore sont parmi les plus riches du monde. Ce recueil original de textes est issu de ces archives. Certains remontent au XIXe siècle, d'autres ont été recueillis jusqu'au début du XXIe siècle à travers tout le territoire. Cet ensemble, très représentatif des contes estoniens, est plutôt centré sur le thème de la forêt, omniprésente et familière dans l'imaginaire estonien.

  • Ce livre n'est pas un traité de philosophie. L'auteur y pense comme il veut sur le fait de penser comme on veut : « Le plaisir de penser me semble provenir d'une impression de liberté intérieure, encore plus que de l'espoir d'établir des vérités. Les idées valent par elles-mêmes quand on en a le goût. Toutes n'appellent pas l'approbation ou le rejet. Quand elle n'est pas sollicitée par une question pressante, la pensée a la gratuité d'une activité esthétique, et c'est sans doute ce qu'elle est, indépendamment de sa qualité intrinsèque. Un peu comme le plaisir de marcher, de courir, de siffler, de chanter ; comme tout dégourdissement physique ou mental motivé par l'amusement d'exister. » Georges Picard défend l'idée que la vitalité de la pensée vaut autant que les conclusions auxquelles elle aboutit. Renouant avec l'esprit dilettante symbolisé par le Neveu de Rameau (« Mes pensées, ce sont mes catins »), il penche pour une conception désillusionnée mais dynamique de la pensée. « Les théoriciens qui ont la prétention de nous faire croire à la nécessité des idées qu'ils défendent, alors qu'elles sont au plus judicieuses ou originales, que leur pertinence est celle d'une logique singulière, donc arbitraire, jouent avec notre crédulité de lecteurs assoiffés de belles histoires. La jouissance de penser ne suppose pas une fidélité éternelle à ses opinions. » Georges Picard a publié vingt livres aux éditions Corti dont De la Connerie, Petit traité à l'usage de ceux qui veulent toujours avoir raison, Le philosophe facétieux, L'hurluberlu ou la philosophie sur un toit.

  •     Si Le Galaté au bois, premier volet de la trilogie d'Andrea Zanzotto,
    prenait pour thème un sud matérialisé par les bois sombres et feuillus du
    Montello semés de riches traces historiques, Phosphènes, le second pan du
    dessein trinitaire, campe, pour sa part, un nord peu ou pas historicisé,
    fortement minéralisé, inclinant au blanc enneigé, givré ou glacé. Dans cet
    univers comme surexposé, de réfractions en diffractions, la lumière est au
    surcroît. Une foule de scintillements se propagent de place en place, la parole
    s'émiette en une multitude de bribes tantôt abstraites tantôt concrètes où les
    effets de vérité et les épiphanies - Eurosie qui protège de la grêle et Lúcia
    porteuse de clarté au plus sombre de l'hiver - se bousculent. Cet univers
    transi et congelé se révèle toutefois réversible car, invisibles, des lacs
    peuvent se former sous les glaciers les plus hostiles, la lumière ricocher sur
    les surfaces blêmes. Un jeu d'oppositions contradictoires, mimant d'une
    certaine façon le silence et le cri, se fraye alors la voie. Le couple
    conflictuel et finalement complice du carbone et de la silice, susceptible de
    se changer en silicium, se fraye la voie. Une recomposition des minuscules
    signes éblouis, aveuglés explose alors en une pulvérulence de phosphènes
    proches et lointains, intérieurs et extérieurs, impersonnels ou privés. Des
    gisements de souvenirs fossilisés ou enfouis épars réaffleurent à mi-chemin du
    sens et du non-sense sur une page virginale mimant tous les jeux du
    recommencement. Là le moi et le monde se superposent sans se confondre pour
    parler ensemble et l'un de l'autre, l'un a travers l'autre, comme dans la
    transparence d'un prisme cristallin faceté. Un miracle synesthésique et
    anagrammatique devient alors tangible, la conquête d'une apaisante lumière
    dorée apaisante procédant d'une temporalité au futur antérieur devient
    finalement tangible. Andrea Zanzotto (Pieve di Soligo, 1921) est issu de
    l'hérmétisme. Il s'en éloigne dès Vocativo (1957). Une ironie insistante vient
    bouleverser le bel ordonnancement des images. À compter de IX Ecloghe (1962),
    il va s'attacher à explorer les plans de clivage de la tradition à travers le
    chant amébée. La Beauté (1968, Maurice Nadeau, 2000) constitue un premier
    aboutissement. Pâques (1973) s'ouvre notamment à la picturalité de la page et
    La Veillée (1976) s'abandonne à la poésie dialectale. Toutes ces découvertes
    confluent bientôt dans une trilogie récapitulative : Le Galaté au bois (1978,
    Arcane 17, 1986), Phosphènes (1983), Idiome (1986, José Corti, 2006). Météo
    (Maurice Nadeau, 2002). Andrea Zanzotto a également donné un recueil de
    nouvelles, Dans la brûlante chaleur (Maurice Nadeau, 1997) et de nombreux
    essais publiés par José Corti sous le titre d'Essais critiques (2006). Son
    dernier ouvrage s'intitule Surimpressions (2001).

  • Maria Zambrano est l'une des figures les plus importantes de la philosophie espagnole du siècle dernier.
    Disciple d'Ortega y Gasset lors de ses études de philosophie à Madrid, elle connaît l'exil de 1939 à 1982, (Amérique du Sud - en particulier à Cuba -, Europe). Un premier volume de ses oeuvres complètes a paru en Espagne en 1971, elle a reçu le " Prix Cervantès " pour l'ensemble de son oeuvre en 1988. Les cinq chapitres qui composent ce livre, inédit en français, sont comme les îles d'un archipel sous-marin beaucoup plus vaste (La vie : rêve éveillé, L'atemporalité, La genèse des rêves, Rêve et réalité, L'absolu des rêves).
    Ils constituent le résultat final d'un vaste projet né dans les années cinquante et que, depuis son retour d'exil en 1984, elle poursuivait déjà. L'investigation sur les rêves et le temps, sur la possibilité d'obtenir l'intégration du rêve et de la veille a été l'une des plus ambitieuses et des plus constantes de cette auteur ; cette interrogation détermina aussi la conception de ses livres les plus décisifs.
    Les rêves et le temps, sa dernière oeuvre, dévoilent les concepts clés de sa philosophie, de la même manière que sa volonté unitaire complète et éclaire le sens de toute son oeuvre. Pour autant, ce qui sera le dernier livre de Zambrano a été au fur et à mesure de son avancée comme le plan sous-jacent et silencieux ou le compas invisible qui traçait sa méthode propre dans chacun de ses autres livres.

  • Maria Zambrano, chantre de la " raison poétique ", n'a pas eu, à proprement parler, le projet d'écrire des aphorismes.
    Ceux-ci, choisis dans l'ensemble de son oeuvre, montrent de façon fulgurante la rigueur d'une pensée exigeante qui cherche l'harmonie des contraires. Harmonie entre raison et sentiment, idée et croyance, nécessité intérieure et déterminismes externes. La réflexion tente l'impossible : sortir de l'aporie, parvenir au coeur et à l'origine de ce qui pense en nous, mais au lieu de recourir à la déduction, la philosophe emprunte la voix de la contemplation intérieure.
    Si la pensée de Maria Zambrano est si limpide, c'est qu'elle est portée par une forme poétique qui la rythme et incarne mieux les images que la pure abstraction.
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  • La poésie n'est pas réductible à un genre. Elle excède les catégories et met à mal les définitions, tant elle n'a de cesse de « brûler l'enclos » (René Char) et « d'aller plus avant » (Paul Celan). Les essais réunis dans ce volume s'at- tardent sur quelques oeuvres modernes qui, à des titres divers, manifestent ces franchissements (Guillaume Apollinaire, Rainer Maria Rilke, Maurice Blan- chot, Christian Dotremont...). Ils esquissent par ailleurs plusieurs portraits de poètes, en chiffonnier, en arlequin, ou en épistolier... Ils illustrent une pensée de la poésie comme parole soucieuse de la vie terrestre et qui interroge notre finitude. Ainsi conduisent-ils à reformuler la question d'une définition possible de la poésie.

  • Philosophe facétieux

    Georges Picard

    • Corti
    • 21 Août 2008

    Un philosophe peut-il être facétieux, c'est-à-dire farceur, moqueur, espiègle ? Tel est, en tout cas, le personnage de ce livre qui porte sur la philosophie un regard impertinent. Aux systèmes doctrinaires, il préfère " la philosophie souillon mais vivante, approximative mais fébrile, voire légèrement déglinguée " telle qu'il l'improvise avec ses amis autour d'une bouteille de bonne année. " Au diable les théories absconses qui font de la philosophie une théologie jargonnante ! Nous sommes saturés de concepts et de dictionnaires, et de résumés de doctrines (encore un joli mot ! ) " Aimant rire autant que philosopher, notre disciple de Diogène forme avec ses copines et ses camarades un groupe voué à l'amitié, à la philosophie et à l'amusement. La cible de leurs canulars : la fatuité de certains " grands penseurs " qui cachent des idées banales ou inconsistantes derrière un hermétisme indigeste. Car, pour nos amis, la philosophie est moins une discipline qu'une façon " d'être en osmose avec le monde, en appétit et en éveil permanents par rapport à ce qui engage le plus profondément notre vitalité intellectuelle, spirituelle et affective. L'hygiène de l'esprit exige aération, clarté et réactivité. Je ne comprends pas qu'on ne se rende pas disponible à l'idée qui passe et déroute, à l'étrangeté cachée du sens qui foisonne sous les plus banales observations..." Un livre vif, tonique, joyeusement iconoclaste.

  • " seuls les naïfs peuvent croire qu'une discussion vise à résoudre un problème ou à éclaircir une question difficile.
    En réalité, sa seule justification est d'éprouver la capacité des participants à désarçonner leur adversaire. l'enjeu n'est pas de vérité, mais d'amour-propre. le beau parleur l'emporte sur le bafouilleur, le téméraire sur le timide, le fonceur sur le scrupuleux. etre de bonne foi équivaut à additionner les handicaps, le scrupule s'ajoutant à la circonspection pour alourdir la langue. qu'est-ce que la bonne foi ? une conduite d'échec, un véritable suicide.
    " en soixante-trois chapitres, ce petit traité développe différentes facettes de l'art difficile d'avoir toujours raison, quels que soient l'adversaire, les circonstances ou l'objet de la controverse. comme l'explique georges picard : " ce qu'il importe de retenir, c'est qu'un bon cerveau n'est rien sans une bonne technique, et que l'on peut apprendre à avoir raison sur un sujet donné comme on apprend l'anglais ou la chimie organique.
    " il est de fait que le monde, en tout temps et en tout lieu, ne court qu'après un objectif : avoir toujours raison. les lecteurs qui s'aventureraient à contester ce point de vue ne feraient, du reste, qu'apporter de l'eau au moulin de l'auteur, trop content d'avoir raison contre eux à si bon compte.

  •   Dans Voyage au Phare, Virginia Woolf parle de « la vieille question qui
    continuellement traverse le ciel de la pensée, la vaste question générale »,
    qui accapare soudain Lili Briscoe. Cette question n'est rien moins que celle-ci
    : « Quel est le sens de la vie ? ». Et c'est au même personnage qu'on doit la
    remarque qu'il s'agit d'un « simple slogan, glané dans quelque livre, qui ne
    s'ajustait que vaguement à sa pensée ». « Le sens de la vie » : l'expression
    porte à sourire, tant elle semble usée et formulaire. On s'étonnera donc que
    j'aie inscrit dans le titre de ce livre pareil « slogan », sans prendre la
    précaution de le mettre en italique ou de l'inclure dans une question - ce que
    Lili Briscoe fait avec plus de prudence. Si je n'ai pas choisi d'afficher une
    telle ironie, ce n'est pas parce que j'ai l'intention de donner une réponse
    (même complexe) à semblable question. Je montrerai plutôt que la question doit
    demeurer, comme une inquiétude, comme un partage. Ce que je veux souligner,
    avec sérieux, c'est l'articulation que le roman moderne opère quant à ce
    questionnement dont il fait sa matière mystérieuse. ?Je prolonge une intuition
    capitale de Walter Benjamin qui voit dans le roman moderne la recherche
    passionnée du sens de la vie pour des consciences séparées et solitaires. C'est
    une intuition que je discute dans cet essai. Selon trois temps : d'abord une
    méditation théorique sur l'idée de « vie à soi » et les pouvoirs de la fiction,
    méditation qui appelle deux lectures d'oeuvres célèbres : La Mort d'Ivan Illitch
    de Tolstoï et Voyage au Phare de Woolf. Car c'est en nouant le plus personnel
    avec l'impersonnel que le romancier sait nous donner à penser la vie comme
    l'impossible totalité qui est la nôtre et qui ne cesse de nous échapper.

  • Après avoir donné en 2000 une traduction complète de la monumentale Anatomie de la Mélancolie (3 volumes) qui sera rééditée en 2 volumes simultanément, Bernard Hoepffner s'est attaqué à l'autre monument anglais de cette époque, Thomas Browne (1605-1687), dont Pseudodoxia n'avait jamais été traduit intégralement en français.
    Browne analyse les causes des croyances populaires telles que : les insuffisances de la nature humaine, la facilité à se tromper, les déductions fausses, le respect aveugle de l'autorité, la crédulité, l'influence du diable.
    Il y a, dans la méthode employée par Browne, une bonhomie dans l'ironie, qui se teinte d'étrangetés et se tient avec une certaine complaisance entre l'ingéniosité et le savoir.
    Son immense mérite, bien avant Flaubert et son célèbre dictionnaire "des idées reçues" est de ne pas accepter comme argent comptant ce que chacun accepte et colporte sans se poser la question de la justesse. Il passe au crible de son esprit critique les "idées reçues" comme "les idées généralement admises" et les soumet à l'expérimentation en se réservant le droit d'être incrédule.
    Les 7 livres qui forment le volume lui permettent ainsi avec sa rhétorique implacable de se déplacer du règne animal (De l'autruche à la vipère en passant par le phénix) aux croyances religieuses (D'Ève à Mathusalem) ou aux idées reçues concernant l'homme (Des Juifs aux Nègres ou aux Gitans) ou aux croyances et aux dogmes dits "scientifiques" (De la pierre d'aimant aux corps électriques ou à l'origine du monde).
    Browne, écrivain et médecin, a séduit ses contemporains, et continue de nous séduire, tout d'abord par sa personnalité Montaigne anglais, sa sincérité, son humour, son humilité, sa tolérance. Browne reste toujours l'un des grands artistes de la prose anglaise, par son goût de l'aphorisme, de la formule imagée, du paradoxe.

  • Virginie CHARDENET Destins de garçon En marge du Symbolique, Jean le Sot et ses avatars Collection Les Essais ? Merveilleux ISBN 978-2-7143-1039-2 336 pages - 25 Euros Parution 7 octobre 2010 Ce livre à la croisée de l'anthropologie et de la psychanalyse se propose d'explorer les tours et détours de l'initiation des garçons à leur identité sexuée en cheminant au travers du foisonnement créatif fort méconnu des contes de tradition orale et des pratiques carnavalesques. Les contes traditionnels sont en effet porteurs d'une puissance poétique qu'ils doivent aux significations transsubjectives essentielles qu'ils dissimulent derrière leur simplicité apparente, et qui renvoient fondamentalement aux grandes étapes du développement psychique. Les récits facétieux recèlent de ce point de vue une profondeur insoupçonnée car ils ont pour figure emblématique un personnage résolument antihéroïque, Jean le Sot, dont les mille et une beotiana nous instruisent sur les ratés les plus tragiques du processus initiatique masculin. A partir de la confrontation d'une centaine de versions françaises, nous commençons donc par examiner l'univers culturel et textuel de ce personnage complètement étranger à lui-même qui met en péril, avec les meilleures intentions du monde, tous les repères logiques, éthiques ou symboliques qui fondent l'ordre social, et dévoile crûment à quel destin fou sont voués ceux qui ne peuvent se détacher de leur mère.
    Nous sommes alors conduits à situer ce personnage du niais parmi d'autres figures folkloriques qui incarnent elles aussi des marges imaginaires: ogres et hommes sauvages, enfants monstrueux des fées qui ne grandissent pas et ne prennent langue avec personne; garçons trop forts et terribles qui ont tété trop longtemps leur mère, mais aussi, en amont des collectes orales, dans les grands cycles épiques de la Mésopotamie à l'Irlande, nombre de figures héroïques qui, dans leur déni des limites, sombrent dans la confusion sexuelle et la lassitude mortelle. Tous ces personnages sont à leurs façons des figures tragiques de la démesure qui révèlent la prégnance dans l'imaginaire d'une problématique fondamentale relative aux impasses qui menacent le sexe fort dans l'acquisition de son identité : celle de l'aliénation désexualisante qui attend celui qui ne saurait se dégager des liens incestueux et entamer le meurtre de l'enfant tout-puissant, la destruction de la représentation narcissique primaire.
    Enfin, comme si les figures du narcissisme infantile dégagées au fil des pages exigeaient d'être projetées dans le miroir d'une réalité ethnographique particulière, nous interrogeons les manières facétieuses des garçons dans le Carnaval de Pézenas (Languedoc). Au sein de bandes complices et paillardes, les jeunes piscénois se livrent en effet à des jeux régressifs et transgressifs avec le corps, avec les mots et avec la mort, par lesquels ils vivent de joyeuses retrouvailles avec la figure de l'infans investie comme le noyau d'eux-mêmes. Nous nous attachons cependant à montrer combien ces jeux recèlent, en tant que processus rituel, une portée initiatique résolutive visant au rétablissement de l'ordre après le surgissement chaotique de l'imaginaire; si bien que loin d'aboutir au destin funeste que les récits ne cessent de dénoncer, ils constituent de véritables exercices symboliques permettant aux garçons de se déprendre du lien originel et de célébrer l'engendrement de leur virilité.

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