• Une invitation à suivre des réflexions sur le privé, le public, le commun à l´ère de l´anthropocène dans un urbain généralisé où l´analyse comparatiste, menée entre Orient et Occident, s´avère lumineuse, et permet de mieux cerner en quoi l´écoumène est bel et bien la possibilité d´habiter la Terre.

  • La pensée paysagère

    Augustin Berque

    La pensée paysagère, ce n'est pas la pensée du paysage. Ce livre n'est pas une histoire de la pensée du paysage. Il pose la question?: pourquoi cet étonnant contraste entre, d'une part, ces innombrables générations qui n'avaient pas de pensée du paysage mais qui nous ont laissé tant d'admirables paysages, et d'autre part cette génération qui, tout en ne cessant de parler et d'écrire à propos du paysage, le détruit à grande échelle sur tout son territoire - hormis quelques icônes??
    Nous avons une pensée du paysage, mais nous n'avons plus de pensée paysagère, c'est-à-dire cette pensée sensible, vivante et agissante qui s'exprimait par de beaux paysages. Fétichiser cet objet de consommation (touristique, immobilière, académique etc.) qu'est aujourd'hui le paysage, cela ne suffira pas pour retrouver cette manière d'être qui s'incarnait dans la pensée paysagère. Au contraire, même.
    Si nous voulons cesser de «?tuer le paysage?», comme disait un poète chinois du IXe?siècle, il nous faut au préalable savoir ce que c'était que la pensée paysagère.

  • Guidé par ses compétences d´orientaliste et inspiré par la phénoménologie herméneutique, l'ambition d'Augustin Berque dans cet ouvrage est de retrouver l´unité de l´être et du monde.
    Cette dernière a été sacrifiée par la géographie, devenue science de l´organisation de l´espace, mais aussi par la philosophie occidentale, qui privilégie l´être en lui-même, en dehors de sa relation au milieu. Cette relation existentielle des hommes à leurs lieux, il la nomme écoumène.
    Il propose ainsi de « béer dans l´ombre, entre géographie et philosophie un vide immense », afin de « renaturer la culture et reculturer la nature ».
    Pour cela, comprendre la relation entre l´homme et la Terre est essentiel, car « si l´oeuvre humaine a un rôle dans le poème du monde, un rôle nécessaire, elle perd tout sens lorsqu´elle prétend s´en dégager ».
    Il s'agit d'aller « vers une civilisation plus humaine parce que plus naturelle, plus naturelle parce que plus cultivée ».

  • Cet ouvrage développe la pensée d'Augustin Berque, selon laquelle chaque culture humaine a eu son propre monde. La modernité occidentale, à partir du XVIIe siècle, est le seul paradigme qui ait privé le sujet humain de cosmicité, en reléguant « le monde » à l'état d'objet. Au siècle dernier, cela aboutit à ce que l'architecte Rem Koolhaas a nommé junkspace, l'« espace foutoir ». Par-delà la détérioration de l'environnement, cette acosmie globalisée atteint aujourd'hui au cosmocide. Au Pérou, comme dans tous les pays colonisés ou en développement, ne faut-il pas alors s'inspirer de la cosmicité de leurs communautés autochtones ? Mais peut-on faire face aux réalités contemporaines et à venir? Et créativement « recosmiser » la Terre ?

  • Notre époque voit se multiplier, dans la confusion des repères et du vocabulaire, des conflits qui témoignent que le paysage devient un enjeu social d'une importance déterminante.
    Il importait de mettre en relief quelques idées fortes, combinant unitairement diverses échelles d'espace et de temps pour saisir, de manière cohérente, pourquoi la notion de paysage n'existe ni partout ni toujours, pourquoi la société française de cette fin de millénaire est si avide de paysage, pourquoi, suivant les cas, le passage d'une autoroute peut massacrer ou au contraire aviver l'identité d'un lieu...
    Pourquoi, en somme, le paysage, en dépit de son apparente évidence, est une invention toujours nouvelle de la réalité.
    D'où ces cinq propositions pour y voir plus clair dans notre paysage - notre façon de voir le monde, laquelle a subi au xxe siècle une mutation d'ampleur équivalente à celle qui, au début des temps modernes, vit apparaître consécutivement la notion de paysage et le point de vue scientifique.
    Cinq propositions qui articulent cette mutation cosmologique - ce bouleversement de l'ordre que nous voyons dans le monde - aux problèmes d'aménagement concrets qui se posent à une société en quête d'identité à travers le sens de son environnement.

  • Le sauvage et l'artifice : la société japonaise a devant la nature un comportement contrasté. D'un côté elle tend à l'ignorer, qu'elle la laisse en l'état ou bien qu'elle la saccage ; de l'autre elle en fait sa valeur suprême et l'aboutissement de sa culture. Comment ces deux extrêmes apparents peuvent-ils s'allier au sein d'un même milieu ?
    Cette ambivalence du milieu, ou fûdo, renvoie à une logique d'ensemble qui mène l'auteur, géographe d'origine, au coeur de la société japonaise, dont il est un des meilleurs connaisseurs français. Ce qu'une société voit dans la nature est toujours fonction de sa propre nature.
    Le regard sensible et savant que pose Augustin Berque sur la manière plus sensible encore et plus naturellement savante qu'ont les Japonais de regarder leurs monts et leurs eaux, leurs herbes et leurs bois aux quatre saisons de l'année nous en apprend long sur eux, et sur nous.

  • L'humanité est-elle en train de se déterrestrer? L'architecture moderne a revendiqué un « espace universel » qui, perdant tout lien avec la singularité des lieux concrets, aboutit aujourd'hui à l'acosmie d'un « espace foutoir » (junkspace) où une starchitecture - une « architecture E. T. », comme descendue des étoiles - se pose ici ou là comme elle se poserait ailleurs. Comment en est-on arrivé là, et pouvons-nous recosmiser l'architecture ? La question n'est pas moins profonde que celle de l'origine de toute réalité.

  • C'est à l'intelligence sensible et savante de la ville japonaise qu'invite Augustin Berque, poursuivant ici, «du geste à la cité», sa longue méditation sur l'attitude des Japonais devant l'espace, le temps, la nature, sur les rapports subtils entre l'écologique et le symbolique.
    Ces rapports, il les place sous le signe de l'«urbanité» ; le terme, usité pour parler des bonnes manières, prenant un sens supplémentaire : le sens de la ville. Respect des formes, respect de la forme urbaine, il s'agit de la même «aménité».
    Le géographe rejoint ici le sémioticien, et l'historien le théoricien de la «médiance», science du milieu, pour dégager, par exemple, la géométrie morale qu'exprime la position des invités sur les tatamis du pavillon de thé, la persistance du «bois sacré» que l'on préserve en pleine pollution ou le rôle de l'eau comme symbole de l'écoulement et de l'impermanence.
    Plasticité de la ville, périssable et transformable. Entre le pôle maison et le pôle société, Augustin Berque repère et explore cette zone à la fois visible et invisible de l'«extérieur», où le moindre élément est non seulement porteur, mais générateur d'un sens dont il déchiffre pour nous le charme, l'esthétique et le mystère.

  • Pourquoi parler d'éthique de l'écoumène, et non pas, comme le veut l'usage ordinaire, d'éthique de l'environnement ? c'est qu'il y a quelque chose de plus, dans la relation de l'humanité à l'étendue terrestre, que dans la relation des autres êtres vivants à leur environnement ; l'humanité aussi, en tant qu'espèce vivante, a un environnement : mais seule l'humanité possède une écoumène : la terre en tant que nous l'habitons plus encore, en tant que lieu de notre être.

    L'écoumène, à savoir la relation de l'humanité à l'étendue terrestre, est par nature, quelque chose d'éthique. l'objet de ce livre est d'examiner cette relation éthique, pour essayer d'en comprendre les principes. et de mieux comprendre ainsi pourquoi, en tant qu'humains justement, nous devons agir autrement vis-à-vis de la terre.

  • Plutôt qu'une discipline, qui serait en somme une écologie phénoménologique, il faut plutôt considérer la mésologie comme une perspective générale, périmant le dualisme moderne. Pour la mésologie, la réalité, celle des milieux concrets, n'est ni proprement objective, ni proprement subjective, mais trajective. Cela concerne aussi bien les sciences de la nature que les sciences humaines. Relevant à la fois de l'ontologie et de la logique, la perspective nouvelle qu'apporte la mésologie est onto-logique. Dépassant le paradigme moderne classique, cette perspective nouvelle s'impose, en un temps où l'abstraction du dualisme, jointe au principe du tiers exclu, avec ses attributs divers (mécanicisme, réductionnisme, analytisme, individualisme, capitalisme, industrialisme...), en est arrivée à provoquer non seulement ce que l'on appelle désormais la Sixième Extinction de la vie sur Terre, mais en outre décompose le lien social et ravage les paysages ; autrement dit, a entraîné une perte de cosmicité qui pourrait bien nous être fatale. Recosmiser l'existence humaine, la reconcrétiser, la réembrayer à la Terre, voilà le triple objectif que se donne la mésologie.

  • Sur les bords de l'Yvette, un vieux monsieur très savant, le Dr No, et sa petite-fille Mélissa, lycéenne en seconde, parlent de mésologie - la science des milieux, c'est-à-dire de la relation spécifique que tout être vivant crée avec son environnement. Alors que l'environnement est universel - le même pour tous -, le milieu est singulier, que ce soit à l'échelle de l'espèce - le milieu d'un ragondin n'est pas celui d'un canard, bien qu'ils vivent côte-à-côte dans la même rivière - ou à l'échelle des organismes?; et, dans le cas de l'humain, que ce soit à l'échelle des personnes comme à celle des cultures?: un même donné environnemental pourra être perçu et utilisé de manières très différentes par des sociétés différentes, et dans un même environnement, deux personnes pourront vivre dans deux milieux très différents.

    La découverte de cette spécificité des milieux a révolutionné les sciences de la nature au XXe siècle, avec les travaux du naturaliste balte Jakob von Uexküll (1864-1944), et du philosophe japonais Tetsurô Watsuji (1889-1960). Les perspectives nouvelles sur la nature et sur l'existence humaine qui découlent de leur mésologie sont ici même - sur les bords de l'Yvette - mises à la portée de tous dans une suite de dialogues entre Mélissa et son grand-père, où s'invitent tour à tour, fictivement, quelques-uns des grands noms de la mésologie?: Uexküll et Watsuji, bien sûr, mais aussi quelques autres savants qui ont fait de la mésologie sans le savoir. Le tout, sous l'oeil du roi de l'Yvette... le ragondin.

  • Entre tous, c'est bien le lien au lieu que la modernité a le plus malmené. Plus la mobilité devenait l'étendard de l'émancipation, moins il faisait bon proclamer un attachement à un territoire, et pire, le justifier ontologiquement. Pourtant - et parce que - cette relation est fondatrice, dans nombre de territoires caractéristiques, elle a continué à faire entendre sa petite musique localiste. En Corse, sur «?cette montagne dans la mer?», la société se construit aussi par son lien au lieu. La culture en témoigne et nos lendemains en dépendent. À l'heure où les équilibres entre environnement et société se redéfinissent du fait d'un certain développement, les questions d'aménagement de l'espace deviennent cruciales et invitent à un dialogue fécond entre praticiens, penseurs et metteurs en scène de l'espace.

  • Un essai du géographe, orientaliste et philosophe qui expose les fondements orientaux de sa réflexion sur la mésologie, ou science des milieux, redéfinissant l'être (et le sujet humain) dans sa relation à l'environnement.

  • Les Jeux Olympiques d'août 2008 à Pékin ont soulevé une question très controversée concernant l'aménagement de l'espace : dans quelle mesure changer les formes de la ville affecte-t-il la société qui habite ces formes ?Géographie et cultures revient sur cette question à travers une série d'exemples qui, de La Nouvelle-Orléans à Beyrouth et à Phnom Penh, sans oublier Pékin, éclaire le thème centrale de la géographie : la relation des sociétés humaines à l'étendue terrestre.

  • «?C'est l'histoire des raisons pour lesquelles la société urbaine des pays riches en est venue à idéaliser le modèle de l'habitation individuelle au plus près de la nature.?» De ses plus anciennes expressions mythologiques jusqu'à l'urbain diffus contemporain, cette histoire couvre plus de trois millénaires. Elle aboutit aujourd'hui à un paradoxe insoutenable?: la quête de « la nature » détruit son objet même : la nature.
    Associée à l'automobile, la maison individuelle est effectivement devenue le motif directeur d'un genre de vie dont l'empreinte écologique démesurée entraîne une surconsommation, insoutenable à long terme, des ressources de la nature.
    Les deux premières parties de l'ouvrage sont historiques. Elles portent principalement sur l'Asie orientale, où est apparue la notion de paysage, tout en opérant de multiples recoupements avec l'Europe, et en montrant la confluence, à partir du XVIII e ?siècle, des diverses filiations d'où est issu l'idéal de l'habitation hors de la ville, au sein de « la nature ».
    La troisième partie porte sur les tendances générales de l'habitat contemporain dans les pays riches (Amérique du Nord, Europe occidentale, Japon.) en soulignant leur double effet sur la nature : externe (sur l'environnement) et interne (sur les fondements ontologiques de l'être humain).
    Dépassant le clivage Orient-Occident, ce livre montre les analogies profondes qui, là comme ailleurs, instituent d'un même mouvement la personne et l'écoumène, la relation de l'humanité à l'étendue terrestre.
    Ceux qui connaissent Augustin Berque trouveront dans ce livre - « L'Habitat idéal » - une synthèse de son oeuvre. Tous les autres sont invités à prendre connaissance de celui qui, à la fois géographe et orientaliste, est peut être aujourd'hui un de ceux qui, toutes disciplines confondues, oeuvre le plus pour redonner du sens à notre milieu de vie. Philippe Petit - France Culture/Marianne

  • Renaturer la culture, reculturer la nature, par l'histoire : tel est le propos de ce livre. Il commence, en première partie, par la question du sujet, en montrant que l'exaltation du sujet individuel moderne a entraîné une décosmisation qui à terme est mortelle, car aucun être ne peut vivre sans un monde commun (kosmos). Nous devons donc recosmiser notre existence.
    La seconde partie montre que l'arrêt sur objet propre à la modernité aboutit à dépouiller les choses de leur sens. Nous avons à remettre les mots et les choses dans le fil de leur histoire commune, c'est-à-dire à les reconcrétiser.
    La troisième partie montre enfin que réembrayer la nature et la culture passe nécessairement par la question du rapport entre histoire et subjectivité, allant de la vie la plus primitive jusqu'à la conscience la plus humaine.
    Recosmiser, reconcrétiser, réembrayer : devant ces trois urgences, la pensée occidentale est aujourd'hui plombée par ce qui hier a fait sa force : la structure mère sujet-verbe-complément, qui à partir de la langue a orienté notre logique, notre métaphysique et de là notre science, toutes fondées sur le double principe d'identité et de tiers exclu. Un exemple tel que la langue japonaise, dont la structure mère était d'un autre genre, nous montre la voie : dépasser les impasses de la modernité ne se fera pas sans l'appoint, logique et philosophique à la fois, des grandes civilisations de l'Asie.
    On ambitionne ainsi de faire mentir le fameux adage de Kipling, « Oh, East is East, and West is West, and never the twain shall meet », (« L'Orient est l'Orient, l'Occident est l'Occident et jamais ils ne se rencontreront »).

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