• En France, peu d'historiens ont joué un rôle politique et intellectuel équivalent à celui qu'a tenu Edward Palmer Thompson en Grande-Bretagne et, plus largement, dans le monde. Peu de livres ont exercé une influence aussi profonde sur l'écriture de l'histoire contemporaine que cette somme publiée une première fois en anglais en 1963, traduite en français vingt-cinq ans plus tard.

    Ce livre foisonnant et engagé, d'une richesse exceptionnelle, qui tente de tisser ensemble de multiples fils afin de restituer l'expérience vécue par les contemporains de la « révolution industrielle » demeure d'une extraordinaire actualité. Comme l'écrit Thompson lui-même dans sa préface : « Certaines causes perdues de la révolution industrielle peuvent nous éclairer sur des plaies sociales encore ouvertes aujourd'hui. » En reconstituant la vie des pauvres tisserands à bras, des artisans « utopistes » et radicaux, des luddistes brisant les machines, en s'efforçant de les « sauver de l'immense condescendance de la postérité », Thompson a écrit un chapitre décisif de notre passé. Près de cinquante ans après, la lecture de ce grand livre peut encore nous aider à nous orienter face aux bouleversements et aux incertitudes du présent.

  • En 1723, le Parlement anglais adopte une loi terrible, le Black Act, qui punit de pendaison le braconnage des cerfs dans les forêts royales et les parcs seigneuriaux. La peine de mort est bientôt étendue au simple fait de venir y ramasser du bois ou de la tourbe. Cet épisode s'inscrit dans la longue histoire de la résistance paysanne face à la montée d'une conception de plus en plus exclusive de la propriété, qui grignote peu à peu les anciens droits d'usage coutumiers, et réduit les plus faibles à la misère. Il illustre la violence de la domination sociale dans l'Angleterre du XVIIIe siècle, où l'oligarchie règne par la loi du profit et la corruption. L'analyse magistrale qu'en donne le grand historien britannique Edward P. Thompson montre comment s'impose, dans l'arène juridique, l'individualisme possessif face aux droits collectifs. Elle fait revivre la brutalité du pouvoir des notables, et la détermination des braconniers, perdants magnifiques : la « guerre des forêts » est aussi une lutte de classes sans merci.

  • Au XVIIIe siècle, l'heure, jusque-là indiquée par la hauteur du soleil, le son des cloches ou le rythme des marées, devient un chiffre donné par les horloges. A travers l'étude de la perception et de la transformation des usages du temps, E.P Thompson décrypte minutieusement la mise en place du travail moderne. Avec la spécialisation des tâches, l'organisation verticales, l'abandon progressif du travail à domicile, une discipline du travail se met en place, et la présence de l'horloge sur le lieu de travail comme dans le village, et même à la maison, est l'un des symptômes en même temps qu'un élément clé de cette dynamique. De l'organisation du travail à la planification des loisirs, de l'exploitation de l'espace à la conception du quotidien, ce sont toutes les structures de la société capitaliste moderne qui naissent des rouages du temps mesuré.

  • Un penseur a joué un rôle déterminant dans la formation des intellectuels critiques qui sont aujourd'hui en vogue : Louis Althusser. Dans l'après-68, ce philosophe marxiste, fi gure de proue du structuralisme, membre du Parti communiste mais adulé par les étudiants maoïstes, est considéré comme une référence par Alain Badiou, Jacques Rancière, Étienne Balibar, Christian Baudelot, Emmanuel Terray ou Manuel Castells.
    Son infl uence s'étend même peu à peu jusqu'aux pays anglo-saxons, chez des auteurs comme Perry Anderson, Fredric Jameson, ou plus tardivement Judith Butler.
    À contre-courant, l'historien britannique E. P. Thompson estime que ce marxisme académique n'est rien d'autre que l'opium d'une bourgeoisie intellectuelle venue s'encanailler à l'extrême gauche. En 1978, il rédige ce livre énergique et drôle dans lequel il argumente pied à pied contre le dogmatisme d'Althusser et de ses disciples. Leur prétention à hisser le marxisme au rang de science, le caractère réductionniste et mécanique de leur approche de l'histoire ou de la société, ainsi que le parfum de stalinisme qui entoure leurs positions, font ainsi l'objet d'attaques virulentes.
    E. P. Thompson prône une reprise des concepts d'aliénation et de réifi cation, et en appelle à relever le drapeau de l'humanisme pour élaborer une critique du capitalisme qui rejoigne les valeurs morales des classes populaires. Ce faisant, il taille en pièces les présupposés théoriques de cette intelligentsia pseudo-radicale qui occupe aujourd'hui encore le devant de la scène.

  • À l'aide de notions comme l'histoire vue d'en bas ("history from below"), l'économie morale ou la discipline du travail industriel, Thompson, à partir du cas anglais, y analyse les transformations des sociétés européennes entre le XVIIe et le XIXe siècle. Dans une société travaillée par le paternalisme de la noblesse, les tensions sur le marché des subsistances, la privatisation des biens communs ou l'impossibilité du divorce, Thompson scrute les luttes des hommes et des femmes du peuple pour conserver leur place et leurs droits, batailles dont il n'a cessé de rappeler l'actualité. La défense de la coutume y apparaît alors comme le principal moyen pour s'opposer aux réformes qui ouvrent la voie à la société libérale.
    Intellectuel peu conventionnel, E. P. Thompson n'a jamais séparé la rigueur et l'inventivité de ses recherches de son engagement militant pour un socialisme humaniste qu'il rattache aux militants ouvriers et aux poètes romantiques du début du XIXe siècle.

  • Les résistances paysannes du XVIIIe siècle face aux notables comme lutte des classes sans merci. L'analyse magistrale qu'en donne le grand historien britannique E. P. Thompson, inédite en France, montre la victoire décisive de la propriété individuelle contre les solidarités traditionnelles et les droits coutumiers. Introduit et commenté par l'historien Philippe Minard, ce livre inaugure la nouvelle collection « Futurs antérieurs ».

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