• Comment les sociétés précolombiennes qui, pendant des millénaires, avaient vécu isolées du reste du monde ont-elles subi le choc des hommes blancs ? comment réagirent-elles, quelle fut leur évolution ?
    L'historiographie occidentale étudie généralement la conquête, comme l'indique le mot, du seul point de vue des vainqueurs.
    Mais l'autre face de l'événement ? pour les indiens, l'arrivée des espagnols a signifié la ruine de leur civilisation. comment ont-ils vécu la défaite, comment l'ont-ils interprétée ? comme le souvenir de ce cataclysme s'est-il perpétué dans leur mémoire collective ? bref, quelle fut la vision des vaincus ?
    Voici l'une des premières tentatives pleinement réussies pour arracher l'histoire à une vision européo-centrée, de nos habitudes mentales et nous faire passer de l'autre côté de la barrière.

  • En 1989, la ville de Celendín dans la région luxuriante de Cajamarca au Nord du Pérou se fait le théâtre d'un phénomène de conversion collective au judaïsme orthodoxe suivi par de nombreux départs pour Israël. Nathan Wachtel, éminent spécialiste de l'Amérique latine et auteur de nombreux livres sur la culture marrane nous plonge dans une enquête sur les origines juives portugaises de cette ville.

    Deux thèses co-existent quant à l'explication de cette présence. La première consiste à dire que des nouveaux-chrétiens auraient quitté le Brésil au xvie siècle pour fuir l'Inquisition. Après avoir suivi le cours de l'Amazone, puis du Rio Marañon, ils seraient arrivés par le mont Gelig dans la vallée de Celendín, séduit par la beauté du paysage ils décidèrent de s'y établir. Selon la seconde thèse, les juifs seraient arrivés au Pérou à l'époque de Francisco Pizzaro, envoyés par la reine d'Espagne pour travailler dans les mines. Ils s'allièrent aux Indiens et lorsque les Espagnols voulurent les punir ils s'enfuirent et se réfugièrent à Celedín. La ville apparaissant dans les deux cas comme une sorte de terre promise, l'Éden. Le chemin spirituel de cette communauté intrigue, il semble inversé. Comment une communauté à la très lointaine origine juive, passée par le marranisme (nouveaux-chrétiens maintenant des pratiques juives secrètement), a pris le chemin vers une conversion au judaïsme orthodoxe ? Nathan Wachtel évoque les pratiques diffuses, dites marranes par la population de Celendín, et la forte présence de cette origine dans l'imaginaire collectif comme initiateur d'un questionnement. Il dresse le portrait de Segundo Villanueva qui dès les années 60 remettra en question la foi catholique en étudiant au plus près les textes bibliques. Il se dirigera alors de plus en plus fermement vers le judaïsme, en créant d'abord la Congrégation Israël de Díos pour être ensuite reconnu officiellement comme juif.

    Grâce à une enquête de terrain, la présentation de nombreux témoignages, le recours à de nombreuses archives inquisitoriales, administratives ainsi qu'à la lecture des mythes de création de la ville, l'historien retrace l'histoire étonnante et passionnante de cette communauté ayant une mémoire marrane. La force de ce texte se trouve dans la singularité de cette histoire mais aussi dans la capacité de Nathan Wachtel à faire participer le lecteur aux avancées de son enquête ! Elle gagne corps et le lecteur se fait historien !

  • La découverte d'un monde jusqu'alors insoupçonné, à la fin du xve  siècle, suscita en Occident d'innombrables hypothèses et fantasmes. Que ce soit la localisation du Paradis terrestre au coeur de l'Amérique du Sud ou le problème de l'origine des populations indiennes, ces recherches se fondaient souvent sur des études remarquablement documentées, menées avec une rigueur que l'on peut presque dire scientifique.
    Parallèlement, parmi les populations amérindiennes, en réaction à la situation coloniale, se développèrent sur l'ensemble du continent américain des mouvements «  messianiques  » ou «  prophétiques  », récurrents dans la longue durée. Migrations vers la Terre sans Mal, attente du retour de l'Inca, vision extatique du retour des morts dans la Ghost Dance  : ces mouvements combinent des croyances et pratiques autochtones avec certains apports occidentaux, en ordonnant ces derniers selon la logique propre des systèmes de pensée indigène. Ainsi se modela au fil des siècles l'identité indienne.
    Nathan Wachtel poursuit, avec ce nouveau livre, sa réflexion sur la pluralité des perspectives historiques, leur complémentarité pour la restitution d'une histoire globale, et les traces que les traumatismes hérités du passé inscrivent dans les mémoires collectives.
        Titulaire de la chaire «  Histoire et anthropologie des sociétés méso- et sud-américaines  » au Collège de France, Nathan Wachtel est l'auteur de nombreux ouvrages, dont La Vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole (1530-1570) (Gallimard, 1971), Le Retour des ancêtres. Les Indiens urus de Bolivie, xxe-xvie siècle (Gallimard, 1990), La Logique des bûchers (Seuil, 2009) et La Foi du souvenir. Labyrinthes marranes (Seuil, 2001).
     

  • La logique des buchers

    Nathan Wachtel

    • Seuil
    • 12 Février 2009

    Avec l'invention d'une police rigoureuse et de pratiques rationnelles fondées sur l'administration logique de la preuve, les tribunaux des inquisitions ibériques ont contribué à l'émergence de la modernité en occident.
    L'action inquisitoriale a pour but l'extirpation des hérésies (à l'origine principalement de l'hérésie judaïsante) et le salut de l'âme des inculpés eux-mêmes, à condition évidemment que ceux-ci se repentent sincèrement de leurs fautes et se confessent exhaustivement. les archives des tribunaux de l'inquisition fournissent, du xvie au xviiie siècle, une abondante documentation qui permet d'analyser les procédures appliquées au rassemblement et au recoupement des preuves de culpabilité (par l'espionnage, le mouchardage et la dénonciation bien plus que la torture), ainsi que les techniques d'investigation et d'interrogatoire qui, au long des procès, finissent par contraindre les accusés aux aveux les plus complets.
    En bref, la modernité à laquelle contribuent éminemment les inquisitions n'est autre que celle des systèmes totalitaires qui atteignirent leur plein développement au cours du xxe siècle.

  • Les textes rassemblés dans cet ouvrage ont été rédigés et publiés sur près d'un demi-siècle (1966-2011), autour des deux trilogies que Nathan Wachtel a élaborées au long de son parcours : l'une consacrée aux études andines, l'autre aux études marranes.
    Auteur d'une thèse sur la conquête espagnole des Amériques, Nathan Wachtel décide de renverser les perspectives habituelles en la traitant non du point de vue des Européens mais de celui des Indiens, autrement dit de celui des vaincus. Ce fil rouge, la " vision des vaincus ", va guider son travail de recherche. Combinant de façon systématique les approches de l'historien et de l'ethnologue, il enquête sur le folklore andin, s'inscrivant dans l'École des Annales qui s'ouvre à l'histoire culturelle à partir des années 1970, et montrant que le folklore peut être intégré à la démarche de l'historien. Profondément marqué par les travaux de Marc Bloch, Nathan Wachtel entend bâtir une " histoire régressive ", tout en participant à la " décolonisation de l'historiographie elle-même ".
    Après une vingtaine d'années à étudier les Indiens urus et les archives de leurs ancêtres, il collecte des récits de vie de Juifs vivant en France, et s'intéresse à la condition juive en diaspora et, en particulier, au monde marrane. Nathan Wachtel se penche sur les archives des Inquisitions ibériques et délivre le secret des errances des judaïsants. Il poursuit son analyse à propos d'autres vaincus, mais toujours porté par la même exigence : " relier les archives au terrain, le terrain aux archives, le passé au présent, les morts aux vivants ".

  • - Une mémoire marrane encore vivante se perpétue obstinément au Brésil, plus de cinq cents ans après la conversion forcée, jusque dans les terres arides du Nordeste, dans le lointain et mythique sertão. Ce livre part à la recherche de traces des judaïsants d'autrefois, de vestiges d'un passé si ancien, si occulté, en cet autre bout du monde, en ces immenses déserts de broussailles et d'épines, prédestinés en quelque sorte à tous les exils.Entre mémoire et oubli, la condition marrane s'accompagne au fil du temps de représentations et réactions ambivalentes, tant positives que négatives, à l'égard de l'héritage juif : soit la foi du souvenir et la vénération des martyrs, soit le déni des ancêtres qui ont transmis à leurs descendants le stigmate de leur sang impur. C'est donc d'un double processus que se compose la mémoire marrane, de deux mouvements antithétiques (mais non exclusifs car ils peuvent fort bien coexister parmi les membres d'une même famille, voire chez le même individu) : d'un côté, fidélité persévérante malgré les bûchers, de l'autre, volonté de fusion et recherche de l'oubli (ce qui ne signifie pas disparition totale du champ de la mémoire). Or le Brésil, au cours de son histoire, a offert et offre des conditions particulièrement favorables à l'un comme à l'autre phénomène.

    - Professeur au Collège de France, Nathan Wachtel a publié dans la même collection Dieux et vampires. Retour à Chipaya en 1992, La Foi du souvenir. Labyrinthes marranes en 2001 et La Logique des bûchers en 2009 (Prix Guizot de l'Académie française).

  • L'ambition de cette somme, longuement mûrie depuis La Vision des vaincus (1971), consiste à montrer à partir d'un minuscule échantillon indigène du haut plateau bolivien comment un vestige d'humanité en perdition a pu préserver son identité à travers les expériences qui l'ont décimé.
    Il s'agit des Chipayas, seuls survivants des Urus qui formaient avant la colonisation espagnole le quart de la population de l'Altiplano et qui étaient considérés comme particulièrement primitifs par rapport à leurs voisins, les Aymaras, qui pratiquaient l'agriculture et l'élevage quand les Urus ne vivaient encore que de chasse et de pêche.
    L'intérêt de cette vaste enquête dépasse de loin le cadre de la description anthropologique et structurale qui forme l'essentiel de la première partie. Son véritable objet est d'expliquer, par une remontée dans le temps, pourquoi et comment la singularité chipaya a résisté à un processus d'érosion, commencé dès avant l'arrivée des Espagnols, par le contact avec les Aymaras. On voit alors, par cette approche régressive jusqu'aux mythes urus, que cette identité, loin de n'être qu'une survivance fossile, est un produit de l'adaptation, la singularité de cette petite population devenant de plus en plus consciente, construite et revendiquée.

  • À travers la série de portraits marranes qu'il dresse, Nathan Wachtel retrace les itinéraires de ces Juifs du secret, espagnols et portugais, convertis de force à la foi catholique à partir de la fin du XIVe siècle. Certains qui ont fui l'Europe pour chercher refuge en Amérique établissent des réseaux de solidarité transcontinentale et contribuent à la création d'une économie ouvrant les voies à la modernité. Sur le plan religieux, à la fois juifs et chrétiens, dedans-dehors, les marranes développent des formes de pensée sceptique qui conduisent à la vision d'un monde moins dogmatique, plus complexe, plus relatif, plus tolérant : penser à Montaigne et à Spinoza.
    Du pauvre hère que fut Juan Vicente au richissime trafiquant d'esclaves Manuel Bautista Perez, de l'érudit Francisco Maldonado de Silva à la «rustique» Theresa Paes de Jesus, l'auteur explore la condition marrane comme lieu des drames, des angoisses et des mutations de l'Occident moderne.
    Au scrupule de l'historien qui restitue le contenu des procès consignés dans les vieilles archives inquisitoriales, Wachtel allie le souci de l'anthropologue : au printemps 2000, il fait le lien entre le passé et le présent, rencontrant au Brésil des marranes contemporains.
    Faisant bon usage de l'anachronisme, et tout en soulignant les différences, Nathan Wachtel rapproche la péninsule Ibérique des XVe et XVIe siècles de l'Allemagne nazie du XXe. Dans les deux cas, c'est une «logique du sang» qui a mis un terme à la réussite des processus d'assimilation, rejetant les Juifs hors de la communauté des vivants.
    Après La Vision des vaincus (1971) et Le Retour des ancêtres (1990), La Foi du souvenir est le dernier volet d'une trilogie dont le fil conducteur serait celui d'une «histoire souterraine» des Amériques, entre mémoire et oubli.

  • On qualifie de « marranes » ces juifs convertis de force à la foi catholique à partir de la fin du XIVe siècle dans la péninsule Ibérique. Mais qu'entend-on réellement par « marrane » ? S'agit-il d'un nouveau-chrétien perpétuant secrètement la foi juive ? Ou bien d'un converti animé d'une foi chrétienne sincère, mais souvent conçue selon des modalités nouvelles ? Le crypto-judaïsme correspond-il à une réalité historique et une pratique quotidienne ou bien a-t-il été inventé, voire « fabriqué », par le Saint-Office ?

    Le marranisme se signale par sa complexité comme par son extraordinaire capacité à persister dans le temps. Il s'agit d'un fait social total, comportant de nombreuses dimensions : religieuse et culturelle, mais aussi économique, sociale, politique, et identitaire.

    Nourris, entre autres, aux riches archives des procès de l'Inquisition, qui recèlent de nombreux détails des vies collectives et individuelles, les textes du présent recueil viennent compléter la trilogie que Nathan Wachtel a consacrée aux études marranes. C'est à un voyage dans le temps et la longue durée qu'il nous convie, mais aussi à un questionnement : le concept de marranisme ne serait-il pas pertinent pour s'appliquer aussi à des phénomènes contemporains ?

  • Dans cette leçon, Nathan Wachtel nous parle de l'histoire de sa discipline en remontant aux grands fondateurs de l'époque de la découverte de l'Amérique : Bernardino de Sahagun et Bartolomé de Las Casas, puis il souligne la complémentarité de l'histoire avec l'anthropologie de telle sorte que l'on comprend pourquoi les sociétés d'Amérique centrale et du sud représentent un véritable laboratoire propice aux recherches sur les métissages, les processus d'acculturation, les syncrétismes, les mémoires collectives et les rapports entre l'identité et l'altérité.
    On découvre par exemple l'acculturation des "nouveaux chrétiens" ou Marranes venus nombreux s'établir en Amérique, ou encore que l'indianité est l'aboutissement d'un processus pluriséculaire de métissage biologique et culturel.

    Leçon inaugurale au Collège de France le 2 avril 1993.

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