• Réunie à l'occasion d'un inventaire, une assemblée invite un de ses membres resté silencieux à prendre la parole, non sans d'abord lui imposer diverses précautions, rêveries et envolées en tout genre, tant de choses à trier soulevant des questions morales et politiques essentielles : qu'est-ce oue la culture ? la nature ? la propriété ? la richesse ? le travail ? la liberté ? La vie, au fond ? Pourquoi s'intéresser à des « petites cuillères » alors que le monde part en sucette ?
    Ainsi s'ébauche, sous l'autorité de quelques grands noms de la littérature et de la philosophie, une délibération collective à l'image d'une moyenne bourgeoisie minée par sa mauvaise conscience, par ses servitudes volonaires, par la fragilité de ses fausses certitudes. Et comme ce partage a lieu Normandie, dans le pays de Madame Bovary, c'est l'occasion pour Noémi Lefebvre d'engager une vive controverse avec Flaubert lui-même, dans une postface intitulée Tais-toi.

  • Dans Parle, l'auteure nous fait assister à un conseil de famille procédant à la répartition d'objets répertoriés dans un inventaire. Est-ce à la suite d'un décès ? D'une donation ? Peu importe. On sait seulement qu'au terme d'une nuit d'âpres discussions, le mouton noir de cette lignée - qui a longtemps « vécu au-dessus de [leurs] moyens », divorcé et trouvé refuge « dans les bois » avec ses « cheveux sauvages » -, va bientôt prendre la parole, sinon donner son avis sur l'épineuse attribution des « petites cuillères », en argent ou pas.
    Pourtant, avant que cette quasi-intruse puisse parler, chacun a encore son mot à dire. Et la palabre reprend de plus belle brossant un portrait de groupe d'héritiers de la classe moyenne qui se sont toujours efforcés de « se conformer » et de « prendre du grade », contrairement à celle qui risque de rompre leur factice « unanimité ».
    Noémi Lefebvre aurait pu s'en tenir à ce contraste satirique, entre des bourgeois archétypiques et une rebelle contestant leur règle de savoir-vivre, mais la conversation collective fait affleurer des culpabilités et des doutes, des rêves déchus et des peurs bien présentes, dont les stéréotypes ridicules ont aussi leur subtilité...
    Dans les dernières pages de Parle, on comprend que cette maison de famille se situe quelque part dans le pays d'Emma Bovary. C'est cette transposition symbolique qui va être interrogé dans Tais-Toi, le deuxième volet du livre en forme de postface autocritique. Telle une réplique au texte (et au titre) qui précède, Noémi Lefebvre y réfute l'idée d'une réactualisation des « idées reçues » de la classe moyenne d'aujourd'hui, au profit d'un « choeur sans chef d'orchestre » qui nous parle plutôt des leurres de ce « nous ». D'où le caractère inclassable de Parle, un genre hybride où l'on ne sait plus comment assigner tel segment de dialogue et sa réfutation à un vieux débat philosophique réduit à sa plus simple expression. Un non-genre donc, qui réhabilite le silence et l'implicite comme point de fuite de toute parole collective.

  • Réfugiée chez sa vieille mère, Martine regarde des séries dans son lit sans rien faire. S'installe alors une régression en miroir, conflictuelle et fusionnelle, traversée d'autres épreuves : tentatives de suicide puis camisole chimique. À l'hôpital, Martine refuse de passer aux aveux pour guérir et se lance dans une archéologie de l'enfance politique : et si le trauma ne tenait pas à quelque secret de famille mais résultait des barbaries du XXe siècle? La violence qui l'a sidérée serait ainsi la poursuite de la guerre par d'autres moyens. Au lecteur de faire la part ici de ce qui relève de la confusion mentale ou de l'extralucidité.
    Prenant les enjeux de ce psychodrame à contre-pied, Noémi Lefebvre donne à ce duo de femmes une vitalité burlesque, y compris dans les moments désespérés, et esquisse entre elles, in extremis, une complicité libératrice.

  • L'autoportrait bleu

    Noémi Lefebvre

    L'Autoportrait bleu est le long monologue d'une jeune femme lors d'un vol Berlin-Paris. Accompagnée d'une exubérante soeur aînée, elle commente leur séjour à Berlin et se remémore sa récente rencontre avec un séduisant pianiste virtuose.
    Le texte retranscrit le flux des pensées de la narratrice, malade de honte à l'idée de ne pas avoir été à la hauteur : elle s'est, comme à son habitude, mise à monopoliser la conversation alors même qu'il aurait fallu se taire et apprécier à sa juste valeur ce concertiste de renom. Celui-ci est en train d'achever une composition intitulée L'Autoportrait bleu, en référence au tableau peint par le musicien Arnold Schönberg qui s'y représentait avec une seule oreille, suffisante pour entendre " les murmures significatifs " du national-socialisme alors en pleine ascension. Pour le pianiste berlinois, prolonger l'oeuvre de Schönberg, antinazi de la première heure, c'est incarner une certaine idée de " l'esprit de résistance ".
    Ce même esprit de résistance anime la narratrice mais sur un mode plus chaotique et intimiste. Emberlificotée dans ses désirs contradictoires, elle décrit sans fard ses propres défauts : sa désinvolture impudique, sa logorrhée impulsive, sa manie d'enrouler ses jambes " comme des serpents " autour des pieds de chaises.
    L'Autoportrait bleu ne cesse de jouer habilement du contraste entre trivial et sérieux, désacralisant les dilemmes moraux ou esthétiques pour mieux les interroger. La réflexion ne se réduit jamais au théorique, mais s'incarne dans les contradictions des personnages et des situations. Les travers et dilemmes de la narratrice symbolisent son incapacité à se fondre dans le " bonheur collectif " de la modernité.
    Si la lucidité ironique de Noémi Lefebvre touche souvent au désenchantement et traque l'ombre portée du IIIe Reich sur notre culture contemporaine, elle trouve son ancrage dans une intimité mise à nu sur un ton bizarrement enjoué, empreint d'une énergie contagieuse.

  • Tout commence par le brutal déchirement d'un couple - non pas une banale scène de ménage, mais une étreinte désespérée qui vire au viol sous la menace d'un rasoir.
    Pour la narratrice et Jean-Luc, son compagnon, cette ultime confrontation des corps recouvre d'autres désaccords : entre eux, un fossé s'est creusé invisiblement pour se muer en rupture définitive. Lui, commercial au chômage, ne cesse depuis des mois de combler son sentiment d'échec par une surenchère carriériste sans objet. Entre aigreur et ambition conformiste, il a perdu toute spontanéité et esprit critique.
    Bref, " il est devenu con ". Elle, forte d'un diplôme en sciences sociales, vient de faire un choix diamétralement opposé, en se faisant embaucher comme aide à domicile auprès de personnes âgés. Petit boulot qui apparaît " dégradant " à son conjoint. Alors que ce conflit sur leurs valeurs respectives vient d'atteindre un point de non-retour, la narratrice va tenter d'y voir plus clair auprès des deux personnes qu'elle côtoie jour après jour dans son métier alimentaire.
    La première est sa collègue de travail qui la relaie en milieu d'après-midi auprès d'un grabataire de 93 ans, Mariama, une Sénégalaise sans état d'âme ni excès de zèle. Au contact de cette jeune immigrée, aussi désinvolte que généreuse, la narratrice apprend à accomplir les tâches ménagères dans un esprit d'improvisation et d'amusement qui lui ouvre des perspectives inédites. Surtout, elle apprend à ne pas tomber dans le piège de la compassion facile envers leur capricieux protégé, à éviter cette pitié dangereuse qui a déjà fait tant de dégât dans sa vie de couple.
    La seconde n'est autre que le vieillard alité, que l'ironie du sort a baptisé d'un nom illustre, Victor Hugo. Homonymie qui ne l'empêche pas d'avoir le sale caractère d'un tyran domestique et d'un phraseur vaniteux. Mais son vécu ne manque pas de relief : jeune Résistant presque " par hasard ", puis patron d'une blanchisserie où il fera la rencontre d'une certaine Bérénice, costumière rasée à la Libération qui sera sa passion secrète, il a aussi été témoin de la répression sanglante de la manifestation des travailleurs immigrés algériens du 17 octobre 1961, vision d'horreur qui le conduira à se défier de toutes les valeurs " humanistes ".
    De la fréquentation de cette mémoire vivante, la narratrice ne tire pas une sagesse illusoire, mais un simple attachement qui fait son chemin en elle par des voies détournées. D'autant qu'à l'heure de sa mort prochaine, cet Hugo-là, outre la préparation de son propre enterrement sans fleurs ni personne, a choisi de transmettre l'essentiel de lui-même à ses deux fidèles accompagnatrices. Une surprise en forme " de gros cadeau " qui les aidera toutes deux, Mariama autant que la narratrice, à trouver l'énergie de bouleverser le cours de leur existence.
    Pour mieux dynamiter les préjugés moraux, conventions amoureuses et autres servitudes volontaires, Noémi Lefebvre joue sur tous les registres, enchevêtrant envolées réflexives et oralité à vif, aveux intimistes et mise à distance clinique, hyperréalisme et incongruité satirique. Mettant ainsi à l'épreuve des mots les chemins tortueux d'une liberté sans cesse à réinventer.

  • Noémi Lefebvre réarticule ici des questions qui hantaient déjà ses trois précédents ouvrages : celle des pratiques artistiques sous un régime totalitaire, celle de la culpabilisation laborieuse qui « travaille » de l'intérieur tout chômeur, et celle du réexamen du schéma oedipien à partir de la mémoire post-traumatique des guerres au XXe siècle. Pour rouvrir ces trois pistes à l'unisson, Poétique de l'emploi part d'une situation on ne peut plus concrète : entre novembre 2016 et avril 2017 - autrement dit, de la promulgation de l'état d'urgence aux manifestation contre la Loi travail -, le personnage principal (au sexe non identifié et au prénom inconnu) profite de son statut social de « sans emploi » pour flâner dans divers quartiers de la « bonne ville de Lyon » tout en cherchant, fort de son expérience d'auteur d'un médiocre roman à succès, s'il y a encore une place dans la société ici présente pour « la poésie » et « les petits oiseaux » (sic). En chemin, elle (ou il) va croiser à maintes reprises son père, un homme d'affaires cultivé qui ne sait visiblement plus quoi dire ou faire pour exercer sa bienveillante autorité sur sa progéniture.Ce dialogue de sourds intergénérationnel sur fond de chômage de masse et d'omniprésence policière n'est qu'un prétexte pour passer de la fausse naïveté d'une vocation de poète à des interrogations abyssales : peut-on faire de la poésie sous état d'urgence ? Peut-on flâner quand on n'a pas de statut social ? Peut-on travailler sans avoir un emploi ? La poésie peut-elle échapper au langage préfabriqué de la doxa culturelle ? Peut-on échapper dans sa tête aux nasses policières ? Cette dérive psycho-géographique, conjuguée aux joutes verbales désopilantes avec un fantomatique surmoi paternel, engage en profondeur un autre débat à mots couverts. D'où les conseils poétiques en dix « leçons » qui scandent l'ensemble du livre, lui donnant la dimension fulgurante d'un « Traité de savoir-survivre à l'usage des désoeuvrés volontaires ».

  • La vie comme ça

    Noémi Lefebvre

    À partir d'un atelier initié par le LEC, qui se tint durant l'automne 2016 à Angers, La Vie come ça est composé d'un texte de Noémi Lefebvre et d'une série de textes réalisés en solo ou en commun par les participantes, novices en écriture. Des imaginations fertiles ou des témoignages à l'épreuve d'une mise en mots.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

empty