Galilee

  • Non-dit

    ,

    Depuis plus de trente ans maintenant, Michel Onfray a donné des centaines d'entretiens dans la presse écrite ou les medias audiovisuels. La plupart du temps, les journalistes qui l'interrogent lui demandent de commenter l'actualité ou de résumer ce qu'il a déjà écrit dans le livre pour lequel il est invité.
    Fort de sa connaissance du corpus des oeuvres du philosophe, Henri de Monvallier, qui a dirigé son Cahier de L'Herne en 2019, lui propose ici un exercice différent : à travers une série d'entretiens amicaux, dire ce qu'il n'a pas écrit sans lien direct avec l'actualité, de sa méthode de travail aux projets à venir en passant par les angles morts de la Contre-histoire de la philosophie et son rapport à la poésie.

  • La mort de Bernard Stiegler nous a frappés parce qu'elle était complétement imprévue. Mais c'est le contraire qui a lieu : par son imprévisibilité, sa mort ouvre une remobilisation, au sens où il doit s'agir de « produire à nouveau du mouvement ». Loin de s'atomiser dans la mort, Bernard nous y appelle, nous exhortant à comprendre et à éprouver qu'il est temps d'ex-ister hors d'un humanisme de l'homme supposé accompli et égal à lui-même C'est ainsi qu'est né ce petit livre : nous voici onze réunis par l'amitié pour Bernard, c'est-à-dire aussi l'amitié de Bernard pour chacune et chacun de nous. Son don pour l'amitié et de l'amitié n'était une qualité personnelle que parce qu'il était aussi en lui, à travers lui, un don de la pensée, c'est-à-dire de l'expérience de l'illimité.
    Aussi sommes-nous réunis ici de manière tout empirique, par des hasards en partie indépendants de nos rapports respectifs à Bernard Stiegler. Nous formons un « nous » par accident selon sa formule pour dire comment il était devenu philosophe. Le seul motif initial a été de lui consacrer un témoignage dans la maison d'édition et dans l'une des collections - « la Philosophie en effet » - où avait commencé la publication de ses oeuvres (et en particulier de La Technique et le Temps). Cet ouvrage est donc aléatoire au sens exact et non « pseudo-aléatoire [car] provenant d'un calcul numérique » Et dans son aléa il espère être contributif comme il aimait à dire.
    Jean-Luc Nancy.

  • Ni la fin du monde, ni le début d'un autre, ni la suite de l'histoire - mais une extrême fragilité. Ça peut casser, ça peut tenir, ça demande précaution. Moins des projets (même s'il en faut) qu'une circonspection pour notre présent, car c'est en lui que ça se trame ou se défait. Le comble de la fragilité s'atteint dans l'autonomie technologique - aussi économique qu'industrielle et cybernétique. Pour se déprendre de cette autonomie il faut trouver une allonomie : une loi de l'autre, une autre loi et autre chose qu'une loi.
    Trouver n'est pas inventer. Il s'agit moins d'une volonté que d'un désir, moins d'une intention que d'une attention, moins d'un savoir que d'un art.
    Jean-Luc Nancy

  • Si elle n'était qu'une affaire d'image, de signes ou de représentation, si elle n'avait pas intrinsèquement partie liée avec la liberté humaine, avec la libération même de cette liberté, sans doute la peinture n'aurait-elle pas pris l'importance qu'elle possède, depuis une certaine date, aux yeux de l'humanité.
    Cette date est celle de l'invention du tableau, qui donne à l'acte de peindre toute sa modernité.
    Mais de quelle liberté s'agit-il ?
    Voici la réponse qui est exposée et discutée ici : la liberté qui se libère devant le tableau est celle du regard - un regard qui n'est pas là pour voir mais pour garder et sauvegarder le miraculeux de la présence. Un regard que le tableau a surtout la tâche de faire naître dans tous les yeux qui s'efforceraient de lui faire face.

  • La pensée de Heidegger est indissociable de l'histoire de la philosophie. Elle ne saurait se comprendre autrement que comme une « répétition » de la question du sens de l'être demeurée occultée depuis Aristote jusqu'à Nietzsche. Répéter l'histoire de la philosophie ne signifie nullement réitérer la manière dont cette histoire s'est déployée, mais lui donner une orientation déterminée : la rappeler à sa vérité initiale. C'est ainsi que son oeuvre est marquée par les alliances et les ruptures entre le destin de la Grèce et l'appel de l'alémanité, entre l'« impensé » de la métaphysique et l'éclosion de la vérité de l'être. Or, c'est dans ce geste que nous voyons proliférer un antijudaïsme et un antisémitisme animés par deux modalités de dénégation distinctes mais intimement liées : la forclusion et l'« auto-annihilation » du judaïsme. En ce sens, l'antijudaïsme et l'antisémitisme s'inscrivent à même l'extension de la pensée de l'être.

    Nous voyons en Heidegger un adversaire privilégié : nous engageons une lecture interne des suppositions et des conséquences de sa pensée de l'histoire tout en proposant d'autres pistes de réflexion face à la singularité de l'autre et de l'événement historique. Il ne s'agira plus de comprendre ceux-ci au sein d'une histoire de la vérité de l'être, mais d'orienter la philosophie vers un questionnement hyper-critique. Celui-ci se mesure chaque fois singulièrement à ce qui, au coeur du présent, nous reviendrait et nous adviendrait des événements passés et à-venir dans l'histoire. Notre recherche entend ainsi autoriser une pensée philosophique où chaque événement historique commanderait une singulière justice et une responsabilité sans réserve au nom de ceux qui sont déjà morts et devant ceux qui ne sont pas encore nés, pas encore présents ni vivants, victimes ou non de l'histoire qui vient.

  • L'artiste est une figure exemplaire de l'individuation psychique et collective, telle qu'un je n'est qu'au sein d'un nous, et telle qu'un nous est constitué à la fois par le potentiel sursaturé et tendu du fonds pré-individuel que suppose ce processus, et par des dia-chronies en quoi consistent les je à travers lesquels il se forme.
    Ce processus est un flux lui-même constitué de tourbillons : les tourbillons sont des flux en spirales formant au sein du flux des contre-courants sans fin. ces contre-courants reconduisent cependant au courant par leurs courbures singulières, et sont ainsi - à contre-courant - la réalité du courant dominant. un artiste est un tourbillon d'un type particulier dans ce flux : il est investi d'une tâche dans la préparation du fonds pré-individuel des je et des nous à venir.
    Et, en même temps, il est un opérateur de trans-individuation du pré-individuel disponible : il crée des oeuvres, c'est-à-dire des artefacts, qui ont pour caractéristique d'ouvrir l'à-venir comme singularité de l'indéterminé par un accès au refoulé qui trame la puissance de ce qu'aristote nommait l'âme noétique, et comme sa possibilité - qui n'est que par intermittences - de passer à l'acte. c'est un accès au sauvage.
    Le sauvage, comme double tendance d'un fonds pulsionnel liable, est ce que le désir sublimé apprivoise mais ne domestique pas. et le sauvage, non sublimé, retourne à sa pure sauvagerie. l'art, et l'esprit oú il advient, sont les noms de cette sublimation, et ils sont aujourd'hui gravement menacés. ce qui signifie que le sauvage brut est partout menaçant. ce livre présente le projet d'une organologie générale et d'une généalogie du sensible - en vue de penser ultimement la sauvagerie de notre temps.
    Il poursuit l'analyse qui a été avancée dans des ouvrages antérieurs de l'économie libidinale propre au capitalisme hyperindustriel, principalement à travers la question de l'art, comme liquidation de l'économie de la sublimation sous toutes ses formes. il s'agit de fourbir des armes : de faire d'un réseau de questions un arsenal de concepts, en vue de mener une lutte. le combat à mener contre ce qui, dans le capitalisme, conduit à sa propre destruction, et à la nôtre avec lui, constitue une guerre esthétique.
    Elle-même s'inscrit dans une lutte contre un processus qui n'est rien de moins que la tentative de liquider la " valeur esprit ", comme disait valéry.

  • « Si Héraclite paraît obscur, c'est qu'il ne nous a laissé que les réponses, et non les questions qu'il a commencé par se poser à lui-même. Il faut donc commencer par là : trouver les questions auxquelles ces fragments répondent. »

  • Le monde est vécu, la réalité, ce que nous éprouvons effectivement. Les structures affectives épousent les rythmes sociaux. A l'opposition du travail et du repos qui scande les jours de la semaine s'est ajoutée, longtemps, celle du lundi à tous les autres. Jour faux, il mêlait le labeur et le loisir. On ne savait quelle attitude adopter et, chaque semaine, ça recommençait.

  • Une persistance ou une rémanence qu'on aurait cru impossible de l'antisémitisme oblige à reprendre à nouveaux frais l'analyse de ce dont cette disposition hideuse et morbide peut être l'effet. Il est nécessaire de creuser plus profondément dans ses origines. Celles-ci sont en effet à repérer au plus intime de notre culture européenne et pré-européenne. Elles tiennent à la conjonction conflictuelle des deux réponses à l'effacement des cultures archaïques : la réponse grecque et la réponse juive se rencontrent comme deux affirmations d'une humanité émancipée du mythe mais s'opposent comme deux façons de concevoir l'autonomie.
    D'un côté l'autonomie tendanciellement infinie du logos, de l'autre l'autonomie paradoxale d'une hétéronomie répondant à un dieu caché. A première ne savait que repousser la proximité de la seconde, et donc l'exclure tout en l'engobant dans sa domination. La seconde ne pouvait que se replier dans cette exclusion au sein même de la domination.
    Comment de ces prémices intrinsèquement contradictoires a pu s'engendrer l'histoire si longue et si terrible de la haine du Juif masquant une haine de soi ? On essaie de rendre possible une réponse.

  • Réclamer justice

    Paul Audi

    • Galilee
    • 4 Avril 2019

    N'e^tre pas reconnu dans ses droits, faire l'objet d'un de´ni de justice, e^tre victime d'une injustice, demander re´paration pour un tort subi : y a-t-il une seule personne, depuis que le monde existe, qui n'ait pas connu, directement ou indirectement, ce genre d'e´preuve ? Or ces e´preuves, si ine´vitables soient-elles, n'ont-elles pas parfois pour conse´quence de faire perdre la te^te ? N'y a-t-il pas des circonstances ou` re´clamer justice fait basculer les hommes dans la violence, voire dans la de´raison ou la folie ? Cette folie est-elle dicte´e par le besoin de se venger ? Ou ne tient-elle pas pluto^t au de´sir de voir le droit existant s'appliquer sans re´serve ni de´lai ? Il arrive en tout cas qu'au nom me^me de cette justice dont on ne laisse pas d'exiger le respect, l'on se mette a` oeuvrer contre elle, a` franchir les limites de la loi, a` se rendre coupable d'un crime. Immense est alors le paradoxe qui veut que l'on s'alie`ne le droit dont on a la chance de jouir de´ja` et que l'on re´ve`re pour la protection qu'il assure. Un paradoxe qui apparai^t plus souvent qu'on ne croit. Et qui commande aussi que l'on se pose au moins cette question : la folie du re´clamer-justice, quand elle a lieu, est-elle due au fait que cette re´clamation s'e´le`ve alors me^me que l'ide´e que l'on se fait ge´ne´ralement de ce qui est juste, de ce qui devrait e^tre juste, n'est jamais tout a` fait claire ? Ou ne survient-elle pas pluto^t parce que l'exigence de justice qui gi^t au fond de nous est, par sa nature me^me, infinie ?
    Cet essai a e´te´ conc¸u dans le contexte social et politique de la France en cette fin d'anne´e 2018 qui a vu un de´chai^nement de violence faire escorte a` une revendication de justice sociale des plus originales comme des plus le´gitimes. A` sa fac¸on, il tente de mettre en perspective le point de jonction du de´sir partage´ de justice et de la violence publique, tel qu'il s'est manifeste´ au cours de cette pe´riode. Il aborde la question du de´sir.

  • Libre parole rassemble trois essais complémentaires, de style et de circonstance différents : la Conférence Hrant Dink sur la démocratie et la liberté d'expression par temps de violence, donnée en public à Istanbul en janvier 2018, les Thèses élaborées en 2015 sur « Liberté d'expression et blasphème », pour intervenir dans la discussion qu'ont relancé les assassinats de journalistes impliqués dans la publication des « caricatures de Mahomet » par les membres de Daesh, enfin le séminaire donné en 2013 et rédigé l'année suivante sur les parrèsia(s) de Michel Foucault, où se trouve déployée à partir de l'exemple grec sa conception du « courage de la vérité ».
    Leur objectif commun est de problématiser les conditions et la fonction de la liberté d'expression en tant que « droit aux droits », fondamental dans une période de régression des formes démocratiques et du politique lui-même, facilitée par les effets sociaux désagrégateurs de la mondialisation capitaliste, et surdéterminée par les effets de terreur et de contre-terreur que suscite une situation de guerre endémique à laquelle aucune région du monde ni aucun pays n'échappe entièrement désormais. Il est aussi de montrer que, si la liberté d'expression institutionnellement garantie, et la « libre parole » qui en forme la condition et lui confère sa vitalité du côté des sujets, constituent indiscutablement un droit subjectif, donc une « propriété » inaliénable des individus et des groupes dont l'autonomie est (théoriquement) reconnue en démocratie, il faut s'élever à la conception d'un bien public de la communication et de l'expression si l'on veut en généraliser l'exercice, en prévenir les usages discriminatoires, et lui conférer par là-même toute sa normativité politique.
    Les hypothèses qui sont ainsi combinées entre elles constituent par là-même un hommage aux héros contemporains de la liberté de parole comme responsabilité du citoyen, qui en illustrent la signification et en ont suggéré l'interprétation.

  • Etude consacrée à l'ouvrage de M. Blanchot intitulé La communauté inavouable. A travers une réflexion sur le communautarisme et le communisme, Jean-Luc Nancy éclaire la préoccupation de l'époque moderne quant au caractère commun des existences humaines.

  • Aisthesis

    J Ranciere

    • Galilee
    • 13 Octobre 2011

    Du Torse du Belvédère analysé par Winckelmann au décor des métayers de l'Alabama décrit par James Agee, en passant par une visite de Hegel au musée, une conférence d'Emerson à Boston, une soirée de Mallarmé aux Folies-Bergère, une exposition à Paris ou New York, une mise en scène à Moscou ou la construction d'une usine à Berlin, Jacques Rancière examine une quinzaine d'événements ou de moments, célèbres ou obscurs, où l'on se demande ce qui fait l'art et ce qu'il fait.

    À travers ces épisodes on voit un régime de perception et d'interprétation de l'art se constituer et se transformer en effaçant les spécificités des arts et les frontières qui les séparaient de l'expérience ordinaire. On apprend comment une statue mutilée peut devenir une oeuvre parfaite, une image d'enfants pouilleux une représentation de l'idéal, une culbute de clowns l'envol dans le ciel poétique, un meuble un temple, un escalier un personnage, une salopette rapiécée un habit de prince, les circonvolutions d'un voile une cosmogonie, et un montage accéléré de gestes la réalité sensible du communisme : une histoire de la modernité artistique bien éloignée du dogme moderniste.

  • Dans cet impromptu, Paul Virilio récrit " Le livre de l'Exode ", un exode non plus en ligne vers une éventuelle Terre promise, mais un exode en circuit fermé, dans un monde trop étroit où le déstockage de l'humanité surgirait telle l'unique solution au renfermement de l'histoire.
    À l'heure où le Grand collisionneur du CERN de Genève poursuit sa ronde, à la recherche de " la particule de Dieu ", et à l'instant précis où les Etats-Unis renoncent à bivouaquer sur la Lune, pour financer le grand cirque des satellites, l'ère de l'anthropostatique sédentarité du peuplement humain va cesser devant l'exigence d'une mobilité forcée où les délocalisations et le désoeuvrement provoqueront le Grand Soir du Progrès.

  • La publication des Cahiers personnels du Heidegger des années 1940 (3 volumes sont déjà parus en allemand dans la Gesamtausgabe) a révélé une pensée très explicite du rôle « métaphysique » joué par le Judentum (l'être-juif, le peuple juif, la « juiverie ») dans l'autodestruction de l'Occident. Cette pensée, avec son caractère systématique et argumenté, ne s'était jamais déclarée dans les textes publics, même si ceux-ci ne laissaient pas ignorer un antisémitisme . Or le philosophe avait lui-même prescrit la publication de ses Cahiers, qui en 2015 n'est pas achevée et dont on sait déjà que la suite confirme amplement l'antisémitisme qualifié de « historial » par Peter Trawny, éditeur et commentateur de ces volumes.
    S'il a voulu cette publication c'est qu'il tenait à ce que soit connue sa conviction d'un destin attribué à un peuple supposé le plus doué pour le calcul et la « machination ». Ce destin devait accomplir l'« oubli de l'être » engagé depuis Platon. Cet accomplissement devait rendre possible un « autre commencement » de l'avènement de l'« être/Seyn ». À ce compte, l'extermination des Juifs était un sacrifice inscrit dans le cours de ce destin. Les nazis n'étaient pas capables de penser à cette hauteur, et d'ailleurs eux-mêmes se sont précipités avec leurs victimes dans la ruine occidentale.
    L'antisémitisme de ces réflexions reprend le discours le plus lourdement banal de l'époque, celui du « complot mondial des Juifs ». Jamais Heidegger ne s'interroge sur sa longue provenance chrétienne ni sur son rôle dans une société qui s'inquiète d'elle-même (du capital, de la technique, etc.). Une obstination hypermétaphysique - bien que se déclarant antimétaphysique - exige qu'on désigne une figure du mal et qu'on appelle à une refondation totale.
    C'est odieux, c'est furieux, c'est insensé, c'est presque pathétique. Pourtant la pensée de la déconstruction de l'ontologie aura marqué de manière irréversible le tournant philosophique du XXe siècle : toute la suite en témoigne. Cette contradiction n'est pas celle d'un seul : elle est nôtre.
    Il faut donc tout reprendre, il faut détacher la pensée de l'« être » de celle d'une « histoire destinale » (voire « progressiste », autre banalité). Et d'abord, extirper le trop banal désir de pureté et d'originarité qui a produit la haine chrétienne des Juifs avant de la renouveler en racisme et en dénonciation d'une fureur économique - dont au demeurant la réalité n'est que trop manifeste.

  • « Peut-on commettre un parjure «sans y penser» ? Par distraction ? Non par transgression active et délibérée, mais par oubli ? Ou parce que ce n'est pas le moment d'y penser ? On se demande si on peut trouver là une excuse, une circonstance atténuante. Et si on peut juger cela pardonnable, de «ne pas y penser» - d'oublier de penser à tout, à toutes les présuppositions et implications de ce qu'on fait ou de ce qu'on dit. Si penser ne peut aller sans risque d'oubli de soi, si oublier de penser, si oublier d'y penser est une faute, si telle interruption, telle intermittence est une faillite, alors qu'appelle-t-on penser ? »

  • Jacques Derrida a tenu ce cours sur le rapport entre théorie et pratique à l'École Normale Supérieure où il enseignait dans les années 1970. S'agissant d'un cours d'agrégation, le sujet lui était imposé.
    L'intérêt philosophique et historique des neuf séances de ce cours réside dans la discussion serrée que fait Jacques Derrida de Marx, et notamment de la fameuse onzième Thèse sur Feuerbach, ainsi que dans l'analyse des écrits d'Althusser qu'il propose. Ce cours démontrera, s'il en était besoin, que Derrida n'a pas attendu le début des années 1990, quand il publia Spectres de Marx, pour traiter de Marx de façon systématique et approfondie.
    « Faut le faire » : Derrida se sert de cette phrase idiomatique comme fil conducteur de son séminaire. Il exploite toutes les ressources qu'elle lui offre pour parler du rapport entre théorie et pratique. Ainsi, il distingue entre deux « accentuations » différentes de l'idiome :
    D'une part, « faut le faire » signale la nécessité de la pratique, le passage du contempler et du dire à l'agir et au faire. Mais d'autre part, « faut le faire » peut aussi renvoyer à une détermination pratico-révolutionnaire plutôt qu'à une détermination théorique de la praxis, comme si, afin d'être révolutionnaire, la praxis devait déjouer l'opposition entre théorie et pratique, et se déterminer déjà à partir d'elle- même.

    Édition établie par Alexander Garcia-Düttmann.

  • Malaise dans l'esthetique

    Jacques Rancière

    • Galilee
    • 30 Septembre 2004


    on accusait hier l'esthétique de dissimuler les jeux culturels de la distinction sociale.
    on voudrait aujourd'hui délivrer les pratiques artistiques de son discours parasite. mais l'esthétique n'est pas un discours. c'est un régime historique d'identification de l'art. ce régime est paradoxal, car il ne fonde l'autonomie de l'art qu'au prix de supprimer les frontières séparant ses pratiques et ses objets de ceux de la vie ordinaire et de faire du libre jeu esthétique la promesse d'une révolution nouvelle.
    l'esthétique n'est pas politique par accident mais par essence. mais elle l'est dans la tension irrésolue entre deux politiques opposées : transformer les formes de l'art en formes de la vie collective, préserver de toute compromission militante ou marchande l'autonomie qui en fait une promesse d'émancipation. cette tension constitutive explique les paradoxes et les transformations de l'art critique.
    elle permet aussi de comprendre comment les appels à libérer l'art de l'esthétique conduisent aujourd'hui à le noyer, avec la politique, dans l'indistinction éthique.

  • De l'érotique

    Paul Audi

    Désirer s'aimer clôt un cycle de réflexions consacrées à la question de l'amour humain. Il forme le troisième volume d'une trilogie dont le principe général se sera révélé après coup. De cette trilogie qui pourrait s'intituler Le Désir d'aimer, le premier volume est paru sous le titre Le Théorème du Surmâle en 2011 ; quant au deuxième volume, Le Pas gagné de l'amour, il a été publié en 2016.
    Ces réflexions n'envisagent jamais l'amour comme un sentiment ou une passion, ni comme un état psychologique ou une condition d'existence, mais comme un pur événement. Un événement à part entière, dont la « positivité » intrinsèque et absolue - et qui n'est pas affirmée sans aplomb - tient à sa capacité à dépasser les antithèses courantes telles que, par exemple, l'affirmation et la négation, la passivité et l'activité, le naturel et le factice, la pulsion de vie et la pulsion de mort, le possible et l'impossible, le sens et le non-sens. En outre, dans chacun des trois ouvrages cités, un même fil conducteur coud entre elles les étapes du questionnement, à savoir le passage éventuel du désir à l'amour. C'est qu'à l'amour, qui est toujours subversion du désir, préside un désir qui n'est pas encore de l'amour.
    Toutefois, ici, si le thème est resté inchangé, la perspective s'est sensiblement déplacée : le passage du désir à l'amour y est examiné au prisme de l'érotisme. À ce titre, en conclura-t-on que la réflexion - menée sous la forme d'un « entretien infini » - qui prend en vue l'acte de faire l'amour, qui le considère dans ses tenants et ses aboutissants, donne raison au mot d'André Breton selon lequel « l'étreinte de chair, tant qu'elle dure, défend toute échappée sur la misère du monde » ?

  • La communaute affrontee

    Nancy J L

    • Galilee
    • 21 Novembre 2001

    La question de la " communauté " est en travail depuis vingt ans (ouverte par la " fin du communisme ").
    Aujourd'hui, elle nous est à nouveau adressée sous la forme la plus dure : le monde se déchire (que fait-il d'autre depuis vingt ans ?). Ce n'est pas une guerre entre civilisations, c'est la guerre civile d'une improbable communauté mondiale, traduite dans l'appel à une communauté suressentielle contre le commun du commerce et de la communication. Des deux manières, suressence et suréchange, on évite la difficulté véritable de l'être-en-commun, voire son impossibilité, à partir desquelles seulement on pourrait commencer à comprendre ce que c'est qu'être-avec et comment l'être ou ne pas l'être.
    Prendre en compte cette difficulté, c'est ce qui doit rouvrir le chantier d'une question en vérité jamais disparue. Ce n'est pas seulement affaire de " géopolitique " ni d'" économie ", et ce n'est pas seulement affaire de " religion " ni de " culture ". L'événement engage le tout de la forme de vie et de pensée qui se " mondialise ". Il engage et il ébranle le schème général de toutes nos métaphysiques, de toutes nos ontologies et théologies, de toutes nos éthiques, de toutes nos politiques ou esthétiques.
    L'événement est aujourd'hui immédiatement philosophique.

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