Kime

  • Passage et présence de Simone Weil, état des lieux Nouv.

    En parcourant les lieux par où elle est passée, ce livre tente de reconstituer le chemin intellectuel et spirituel de Simone Weil. A chaque lieu, qui constitue un moment mental, est attaché un questionnement majeur de son oeuvre, si bien qu'à la fin la pensée de la philosophe apparaît dans sa globalité : c'est d'abord une philosophie de l'esprit où le miracle de la pensée tient dans le mystère des inspirations qui nous traversent. Mais Simone Weil ne peut suivre le fil de ses pensées que si elle se confronte à l'actualité de son époque, de 1929 à 1943, et qu'à travers les milieux sociaux très différents où elle sème le trouble (du syndicalisme à la France libre de Londres, en passant par le monde des usines, la guerre d'Espagne, l'exode de Juifs français) et les rencontres qu'elle fait. C'est une pensée à la fois très intérieure (mystique même) et complètement ouverte aux problèmes économiques, sociaux et politiques d'une tranche d'Histoire que ces pages essaient de reconstruire à partir de la géographie concrète que sa vie dessine. Cependant, l'ouvrage refuse d'enfermer Simone Weil en son temps et prend le risque d'actualiser sa pensée en interrogeant ce que sont devenus les campagnes, les villes et les pays qu'elle a traversés, jusqu'à faire un état des lieux de la France d'aujourd'hui.
    Une lecture des lieux à partir de sa pensée ; une lecture de sa pensée à travers les lieux.

  • Spinoza et la politique de la multitude, dirigé par Pierre-François Moreau, ENS Lyon, et Sonja Lavaert, de l'Université de Bruxelles. Cet ouvrage fait le point sur la notion de "multitude" avec des spécialistes de Spinoza, particulièrement Toni Negri, afin de voir comment l'auteur de L'Anomalie Sauvage se situe aujourd'hui, 40 ans après la publication de son ouvrage majeur sur Spinoza. L'Anomalie Sauvage, Puissance et pouvoir chez Spinoza a été, en effet, publié en 1981.
    C'est un livre qui faisait apparaître la nouveauté à la fois théorique et politique de la notion spinoziste de "multitude" ; une notion que Toni Negri allait reprendre pour lui-même - avec M. Hardt -comme titre de son livre Multitude de 2014.

  • Rousseau déplorait, dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, le manque d'observation des soldats, marins, marchands et missionnaires et en appelait à la formation d'un voyageur-philosophe capable d'user de sa raison et d'aller étudier les nations. Si un voyageur comme Volney, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, en constitue l'incarnation parfaite, la figure du voyageur-philosophe survit-elle au Romantisme et à l' "entrée en littérature" (R.
    Le Huenen) du récit de voyage ? Lamartine dit encore voyager "en poète et en philosophe" , mais cette double posture semble de moins en moins revendiquée au fur et à mesure que s'autonomisent les disciplines : la tradition du voyage philosophique aurait quasiment disparu après le XVIIIe siècle, si l'on en croit Lévi-Strauss qui espère la ressusciter avec Tristes tropiques. On retrouve la même idée chez Kenneth White, qui rappelle l'existence, avant toutes les spécialisations, d'une "philosophie naturelle" dans laquelle la poésie, les sciences et la philosophie étaient réunies, avec une affiliation explicite à Thoreau, voyageur-philosophe s'il en est (voir K.
    White, L'Esprit nomade, Le Livre de poche, 2008). La collection "Terre humaine" et la géopoétique témoignent ainsi, dans la seconde moitié du XXe siècle, de la recherche d'une appréhension plus globale de l'homme et de la Terre, par-delà une spécialisation croissante des disciplines. En parallèle, la géophilosophie impulsée par Deleuze et Guattari s'enracine dans la lecture d'Humain, trop humain de Nietzsche, qui exalte le vagabondage comme condition de la liberté de la raison.
    Ces retrouvailles de la philosophie et de la littérature viatique aboutiraient ainsi à une nouvelle figure de voyageur-philosophe à même de conceptualiser l'observation du monde, que l'on songe à Bruce Bégout qui théorise l'habitation de Los Angeles à travers Heidegger, Agamben, Emerson et Thoreau (Los Angeles. Capitale du XXe siècle, Inculte/Barnum, 2019), ou aux philosophes qui font l'éloge de la marche à pied (Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Flammarion, 2008).
    Mais qu'ils analysent le phénomène urbain ou les effets du déplacement sur l'esprit, les philosophes n'occupent-ils pas le même terrain que les écrivains voyageurs ? Il faudrait s'interroger sur ce phénomène de concurrence pour savoir comment littérature et philosophie définissent leur périmètre de compétence quand il s'agit de penser le voyage et de relater une expérience de l'ailleurs ou de l'espace.
    Si la littérature viatique semble parfois se cantonner d'elle-même à une forme de modestie philosophique, qui interdirait une ampleur conceptuelle ("petite philosophie du voyage" , "petites morales portatives"), doit-on pour autant lui dénier toute valeur philosophique ou peut-on tenter, comme le fait aujourd'hui Pierre Macherey à propos des romans de Jules Verne (En lisant Jules Verne, De l'incidence éditeur, 2019), de dégager les "philosophèmes" ou les "scientèmes" qui sous- tendent les trajectoires des voyageurs ? Dans quelle mesure la littérature de voyage est-elle irriguée par la philosophie et, inversement, qu'apporte-t-elle à la pensée philosophique ? A partir de quand, dans l'histoire littéraire, le voyageur cesse-t-il de se penser comme un philosophe, et à partir de quand s'autorise-t-il à le faire à nouveau ?

  • A l'occasion du centenaire Proust, la maladie personnelle de Marcel Proust est venue occuper la scène biographique sans toujours apercevoir toute la dimension idiosyncrasique de l'oeuvre. Car l'asthme dont souffre Marcel Proust comme une maladie chronique est redoublé ici par celui du Narrateur : son corps souffre autant de la maladie d'amour que de la maladie physique, à moins que la première n'ait déclenchée la seconde.
    Pour cela le thème de la maladie est essentiel car il vient manifester le temps dans le corps ; il met aussi en péril la permanence du moi au point d'apercevoir qu'il n'était constitué que du temps passé, incorporé. Notre étude nous conduira ainsi d'une critique de la médecine comme science du corps objet à l'avènement du thème de la guérison. En effet alors que la médecine s'évertue à guérir les maladies du corps, Proust révèle que le corps humain peut être malade d'amour.
    Proust dépasse là le simple statut de la métaphore, que nous avons mis au jour à propos de la comparaison avec le modèle médical. Il pratique la collusion entre amour et maladie au point de définir l'amour comme le type de la maladie humaine. Fomentée par l'angoisse de perdre l'aimée, alimentée par un doute permanent sur l'Autre dont aucune garantie, pas même la parole, ne certifie l'authenticité de son discours, la jalousie prend la forme d'une pathologie : fièvre, nervosité, maux de ventre, fébrilité...
    L'écriture de A la recherche du temps perdu comme métamorphose de toute maladie, facilite cette conversion du vécu intime de l'amour en vécu phénoménologique dégageant l'essence de l'amour. Forme d'exorcisme, l'écriture permet à tout un chacun de se reconnaître. Le narrateur nous ressemble puisque son récit nous touche en atteignant la condition commune, celle de la souffrance.

  • Comme pour un roman de Bradbury, Fahrenheit 451, on peut supposer que le livre de papier s'autodétruise à une certaine température. De la même manière, la déconstruction telle que Derrida pouvait la concevoir, de nombreux détracteurs souhaiteraient qu'elle se déconstruise d'elle-même, par inanité. Et il en irait ainsi de Deleuze ou Foucault. Leurs oeuvres conduiraient au pur relativisme, à l'ère de la post-vérité qui ferait de toute proposition une valeur modifiable, sans discernement ni authenticité. Mais force nous incombe de reconnaître que les brûlots ne disparaissent pas d'eux-mêmes et que rares sont ceux qui ont exercé un regard véritablement critique sur une époque dont il est difficile de concevoir qu'une relève ait eu lieu, à considérer les propositions intellectuelles d'aujourd'hui. Voici donc que les tenants de la French Theory endossent le concept de postmodernité comme chef d'accusation, un sobriquet qui les caractérise. Il nous incombe de reprendre cette charge virulente pour en signaler les malentendus à travers une conception élargie du dépassement de la modernité tout au long d'une oeuvre singulière.
    Jean-Philippe Cazier interroge ici le parcours de Jean-Clet Martin pour clarifier sa position de penseur « postmoderne » et suivre son parcours depuis Deleuze. Se révèle ainsi l'itinéraire d'une philosophie de la différence et d'une forme de néocriticisme à reconsidérer sous un jour plus éclairant.

  • Dès leur parution, en 1951 et jusqu'à nos jours, Les Origines du Totalitarisme de Hannah Arendt s'est imposé comme une référence incontournable. Pourtant cette oeuvre est plus une synthèse des analyses (politique, historique, juridique, sociologique, ...) antérieures des systèmes totalitaires, qu'une interprétation entièrement originale.
    Ce livre se propose d'examiner les sources juridiques du modèle totalitaire arendtien. Il montre comment Hannah Arendt utilise aussi bien la théorie du droit d'inspiration critique (élaborée par des juristes en exil, en lutte contre totalitarisme, comme Ernst Fraenkel ou Franz Neumann) que la doctrine juridique dogmatique, développée par des juristes engagés dans les systèmes totalitaires, comme Carl Schmitt ou Theodor Maunz.

  • La référence au populisme semble bien, en ce début de XXIe siècle, redoubler de fait et se faire de plus en plus accusatrice en droit dans le cadre des sociétés démocratiques désenchantées de notre temps.
    Une telle peur du loup populiste provient-elle d'un corps étranger qui menacerait de s'introduire, de l'extérieur, dans la bergerie démocratique ? Ou ne tient-elle pas, bien plutôt, à l'essence même de la démocratie et, plus particulièrement, à la crise de la représentation en politique qui sévit actuellement dans nos démocraties tiraillées entre les modèles représentatif, participatif et délibératif ? Si le populisme est bien « l'ennemi public numéro un », comme cela paraît être définitivement acquis pour la science et l'action politiques démocratiques, ne faut-il pas l'exclure de la cité voire l'excommunier de l'humanité ? S'il s'avérait, cependant, que le chef d'inculpation politique de populisme relève assez souvent d'un anathème idéologique anti-populaire, ne faudrait-il pas envisager d'accorder quelque place au populisme dans la refondation républicaine de la démocratie qui s'impose de plus en plus aujourd'hui ?

  • L'essai De la révolution (1963) représente, après Condition de l'homme moderne et La crise de la culture, le troisième ouvrage de la série dans laquelle Hannah Arendt expose le nouveau paradigme du politique qu'elle entend développer. Il s'agit également de proposer un nouveau paradigme de la révolution. Arendt se propose de tirer les leçons de l'histoire en opposant ce qu'elle nomme le «désastre» de la Révolution française aux leçons d'une révolution supposée réussie, la « Déclaration des droits » américaine.
    Il importe donc qu'historiens et philosophes analysent conjointement la façon dont Arendt envisage les Révolutions américaine et française et se détermine par rapport à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et la remise en cause de celle-ci dans la pensée contre-révolutionnaire d'Edmund Burke. Il s'agit également de voir la place qu'Arendt attribue au peuple dans ces processus et dans quel esprit elle se réfère, dans le dernier chapitre de son essai, aux « conseils » révolutionnaires.
    La formule arendtienne du « droit à avoir des droits » amorce-t-elle, comme certains le soutiennent aujourd'hui, un tournant politique dans la considération des droits de l'homme ? Ne représente-telle pas une machine de guerre contre la notion même de droit naturel, qui se trouve au fondement de ces droits ? Dès lors, que reste-t-il de l'idée d'humanité dans la perspective construite par Arendt?
    Il s'agira de montrer que dans le contexte de la Guerre froide, Hannah Arendt a pu élaborer, dans ses essais de théorie politique, un nouveau paradigme du politique et de la révolution au prix d'une instrumentalisation de l'histoire et d'une mise en pièce de l'idée d'humanité.

  • Ce qu'il est désormais commun d'appeler la "rupture technologique" ne constitue en rien une révolution supplémentaire venant s'inscrire dans le cours mouvementé de l'Histoire humaine, pas plus qu'elle n'est une perversion de la technique dont le sens originaire exigerait d'être humainement restauré. Inquiétant tous les référentiels théoriques et symboliques de la tradition comme de la Modernité, ébranlant la religion comme la morale, elle constitue plus radicalement le principe d'effectuation d'un régime inédit de présence qui, issu de la culture humaine, s'en émancipe progressivement - au même titre que la culture, advenue du sein de la nature, s'en est peu à peu arrachée. L'Âge du Minotaure entend penser cette métamorphose. D'une part en analysant les présupposés ontologiques qui la rendent possible, d'autre part, en évaluant ses implications quant à l'être humain et à sa civilisation. C'est à la condition seule de parvenir à "voir" le règne technique dans toute son altérité que l'on peut espérer entretenir, vis-à-vis de lui, un rapport libre.

  • L'idée générale de ce livre, est que la pensée de Marx appartient à tous ceux qui s'en réclament et qu'il n'est donc aucunement dans l'intention de l'auteur d'en fournir la seule version autorisée.
    Ce qui l'intéresse, c'est donc le marxisme en tant que source d'inspiration pour comprendre les impasses de la situation politique et intellectuelle actuelle, situation que l'on pourrait définir par le confusionnisme et le glissement d'un certain nombre d'intellectuels venus de la gauche et de l'extrême-gauche vers la droite et l'extrême-droite et surtout la fabrication médiatique de penseurs qui deviennent, en quelque sorte, les mannequins d'un défilé de mode des idées.
    Cette posture est aussi celle d'un anthropologue qui considère que sa discipline est englobante, sinon totalisante, et qu'elle a vocation à traiter de l'ensemble des formes de savoir, et donc également de la philosophie. L'intérêt d'une telle démarche est de confronter une expérience de terrain propre à l'Afrique à un savoir constitué comme le marxisme sans en projeter d'avance les catégories, comme cela a été souvent le cas, sur des réalités exotiques.

  • Nietzsche et Wagner dans leur intimité ! Compte tenu de l'importance des personnages, la chose suffirait déjà amplement à mériter notre attention. Mais il y a bien plus pour mériter notre attention dans cette correspondance. Bien plus, car on assiste ici à la naissance de la philosophie de Nietzsche cherchant alors un modèle de sagesse chez Wagner censé ressusciter les tragiques grecs. Bien plus encore, car en voyant ici Wagner travailler à son rêve de Bayreuth et, plus profondément, à son ambitieux projet de renaissance de la civilisation allemande et en voyant ici le jeune Nietzsche tenter d'oeuvrer à ce double projet au côté de Wagner, son aîné de 31 ans, ce qu'on voit, à sa source, c'est le projet, plus ambitieux encore, de refondation de la civilisation humaine tout entière que Zarathoustra viendra chanter bien des années plus tard.
    Bien plus enfin, car on peut aussi à la lecture de ces lettres comprendre pourquoi les sentiments chaleureux dont elles témoignent devaient se transformer en farouche hostilité : on accepte mal de s'être laissé longtemps fasciner, subjuguer - fût-ce par le plus charmeur des artistes - quand on s'appelle Nietzsche.

  • William James ; vie et pensée.

    Romain Mollard

    • Kime
    • 10 Septembre 2020

    La vie et la pensée de William James sont si difficilement séparables que le livre prend pour thème principal la tension créatrice qui anime leur rapport réciproque. Elle fait de cet auteur un exemple typique du rapport étroit, qu'il n'a jamais cessé d'affirmer lui-même, entre biographie et philosophie. Ceci le rattache moins à l'histoire classique de la philosophie qu'à des auteurs comme Pascal, Kierkegaard, Nietzsche ou Wittgenstein - auteurs qui ont fait d'un acte singulier le centre de leur pensée, foulant aux pieds les normes du discours académique.
    L'ouvrage étudie donc, en plus de l'histoire du pragmatisme que James a beaucoup contribué à vulgariser, les dimensions multiples et moins connues de ce parcours qui ont aussi fait de lui le fondateur américain de la psychologie scientifique puis le défenseur d'un empirisme radical ayant inspirés des auteurs aussi variés que Russell, Whitehead ou Deleuze.

  • étudier Gramsci

    André Tosel

    • Kime
    • 19 Mai 2016

    Antonio Gramsci, célébré conjointement, dans les années 1960-1978, comme le penseur marxiste le plus novateur du XX° siècle par Jean-Paul Sartre et Louis Althusser, n'a pas fait l'objet d'études soutenues en France après quelques recherches importantes, et cela malgré la publication de ses oeuvres aux Editions Gallimard et la parution d'anthologies. Il réapparaît aujourd'hui en notre pays grâce à l'intérêt suscité par les travaux anglo-saxons en matière de Cultural Studies, de Subaltern Studies et même d'International Relations Studies. Les études italiennes qui avaient déserté cette oeuvre dans les années 1980 renaissent autour du projet d'une édition nationale complète et se signalent par une vitalité renouvelée. La même observation vaut pour des spécialistes anglais et américains de grande compétence. En France Gramsci n'est même plus un célèbre méconnu ; il est encore largement inconnu. Il est temps de lever cette méconnaissance.
    Gramcsiens et non gramsciens, faites enfin un fort de connaissance avec un penseur majeur du monde moderne dont il reste encore à mesurer l'inactuelle actualité.
    Cette étude entend exposer la pensée de cet intellectuel et politique exceptionnel en réfléchissant sans réfraction adjacentes une oeuvre multiforme, quasi encyclopédique, mais critico-systématique en ses intentions. Les Cahiers de prison ne sont pas un livre, ni même une suite d'essais thématiques. Leur fil conducteur de cette étude est l'équation énigmatique que Gramsci établit entre philosophie, histoire et politique.
    Voici quelques questions qui seront abordées. Comment une pensée ni économiciste ni déterministe s'ouvre une histoire internationaliste des nations de l'Europe et de l'Occident qui reçoit une nécessité conditionnelle sans jamais perdre sa contingence ? Comment une théorie du bloc historique congédie la dualité vulgaire entre structures et superstructures au profit d'une articulation des rapports de forces et de sens inscrits dans des conjonctures où peut se former et peser une volonté collective elle-même divisée ?
    Comment l'idéologie du sens commun peut-elle se faire objet d'une critique qui culmine avec une philosophie intérieurement politique, la philosophie de la praxis, sans que jamais le cercle du sens commun et la philosophie ne se brise ? Comment le langage et la langue jouent-ils un rôle essentiel dans la formation des pensées des collectifs ? Enfin comment les masses subalternes vouées à l'instrumentalisation et écrasées par un sens commun passivisant peuventelles conquérir une puissance de pensée et d'action et envisager de devenir protagonistes de leur histoire ?
    Comment comprendre les transformations simultanées des formes de l'Etat et de la société civile dans une problématique de l'hégémonie et de la contre hégémonie, issue autant de Machiavel que de Marx et de Lénine? Comment penser la possibilité d'une nouvelle Réforme et d'une Renaissance entreprise par des institutions politiques à la fois expressives des masses et capables d'hériter de la civilisation, et cela à une époque tragique dominée par les fascismes et la stagnation de la révolution soviétique ? Comment composer cet historicisme avec une alliance transitoire avec le meilleur du libéralisme politique et moral ?

  • Multiplicités

    Jean-Clet Martin

    • Kime
    • 12 Septembre 2018

    Ce livre, en traversant les différentes formes de multiplicités, antiques et modernes, interroge la pensée qui s'en arrache, le concept vital qui fraie son passage entre tant de chemins entremêlés. Quel est le principe qui nous différencie? Quel axe de développement peut parfaire la singularité, l'unicité d'un individu, la frontière sur laquelle il se ferme sur lui mais tout autant se divise et se reproduit en perdant sa ligne? Dans le scénario d'une figure singulière, se présentent des hypostases par lesquelles chacun procède et remonte à ce qui enveloppe l'écriture complexe de tout vivant, sa formule et sa signature. Ce processus trouve sa première formulation chez Plotin. Il apparaît comme un nouvel artisan de la philosophie qui non seulement inspire Spinoza ou Schelling mais, dans l'orientalisme de ses visions, nous permet de renouer avec des écrivains comme Hermann Hesse ou des naturalistes comme Von Uexküll, des constructeurs de mondes comme Deleuze ou des déconstructeurs d'univers comme Derrida pour expérimenter ainsi le foisonnement de tout organisme : une évolution byzantine de fragments dont la multiplicité réalise des enveloppements de plus en plus amples, largeur et profondeur entrant dans un combat qui trace les ourlets de tout ce qui vit et péniblement surexiste, autant les corps, les énergies de la physique que les idées de la pensée.

  • Rares sont les philosophes d'envergure qui traitent des sciences et techniques. C'est le cas d'Auguste Comte qui au milieu du XIXe siècle, dans une oeuvre immense et audacieuse, allie théorie de la science, philosophie morale et politique, considérations sur l'industrie et définition, dans la continuité du christianisme, d'un humanisme laïque. De quoi donner des armes conceptuelles et théoriques à nombre de nos débats d'aujourd'hui.

  • Issu d'une journée d'étude organisée par Marc Crépon, Emmanuel de Saint-Aubert et Jérôme Melançon, ce numéro interroge l'oeuvre du philosophe pour en retrouver le sens tant historique que contemporain en faisant retour sur des moments parfois négligés de l'oeuvre de Merleau-Ponty : ses écrits, à la fin de la guerre, sur la relation entre la morale et la politique ; ses références marxistes spécifiques dans la seconde moitié des années 1940 ; la signification politique contemporaine de la Note sur Machiavel ; la critique faite des Aventures de la dialectique ; enfin, sa position politique précise à la fin des années 1950, c'est-à-dire l'idée toujours pertinente d'un nouveau socialisme et d'un nouveau libéralisme.
    Les contributions réunies dans une première partie procèdent à une relecture de certains textes politiques de Merleau-Ponty afin d'en faire ressortir de nouveaux motifs. C'est ainsi que Cl. Dodeman présente les leçons et le réalisme anti-moraliste que le philosophe tire de la guerre et de l'occupation allemande, qu'A Feron montre comment sa relation de plus en plus critique au marxisme inclut néanmoins un retour à l'idée de dialectique qui prendra un nouveau sens, tandis que D.
    Belot voit dans Les aventures de la dialectique l'occasion pour Merleau-Ponty d'une redéfinition de son intention philosophique face aux nombreuses lectures critiques qui en ont été faites. J. Melançon exhibe pour sa part le travail politique effectué par le philosophe dans l'accompagnement critique des milieux mendésistes au moment où il s'agira de commencer à imaginer un régime au-delà du socialisme et du libéralisme.
    Une seconde partie s'inspire de la phénoménologie merleau-pontienne pour interpréter des situations contemporaines. Les luttes de femmes contre le développement hydroélectrique en Turquie (Ö. Yaka), celles des paysans qui se réapproprient des terres au Brésil (D. Furukawa Marques), ou encore les suites d'un conflit armé interne au Pérou (K. I. Mansilla Torres) gagnent ainsi une nouvelle intelligibilité et présentent la violence et le conflit à travers des récits personnels.
    Enfin, de nouvelles interprétations des thèmes de l'intersubjectivité et de la chair permettent une réévaluation et une réélaboration des idées politiques en Afrique (A. B. Lendja Ngnemzué) et au Japon (S. Matsuba). Ce numéro se veut donc avant tout une contribution à la philosophie politique contemporaine, qui puise à l'oeuvre de Merleau-Ponty pour faire sens du monde et d'une pluralité de rapports au monde.

  • Afin que la pensée du philosophe Pierre Verstraeten circule, nous avons, sa fille Sarah Verstraeten et moi, opéré un choix de textes épuisés ou difficilement trouvables. De ses très nombreuses contributions, nous avons retenu un entretien avec Sartre, des questionnements relatifs aux problématiques de la liberté et de l'aliénation, de l'événement, de la possibilité d'une morale. Ces textes qui sondent les systèmes de Hegel, Sartre, Deleuze, Badiou, qui dialoguent avec la peinture de Maurice Matieu, avec le contemporain sous toutes ses formes (actualité politique, cinéma, littérature...) ne sont nullement des réflexions «sur» mais des explorations personnelles de problèmes philosophiques travaillés par la flamboyance d'une pensée jamais en repos. Au coeur des enjeux de sa pensée, la production d'une alliance entre la dialectique hégélienne, l'existentialisme sartrien et le vitalisme deleuzien.

  • Cette étude a l'ambition de décrypter la philosophie implicite de L'Image-mouvement et L'Image-temps de Gilles Deleuze.

    Elle apprivoise la fulgurance de sa pensée du cinéma en explicitant la genèse de sa construction et permet de mieux appréhender les enjeux de cette rencontre paradoxale entre la pensée singulière d'un philosophe et le cinéma, dans son infinie diversité. La lecture croisée de L'Image-mouvement, de L'image-temps et de quatre années de cours délivrés sur le cinéma par Deleuze, témoignent de l'édification de cette pensée vivante, avec ses sédimentations, ses repentirs et ses audaces.
    Aux sources d'inspiration avouées de Deleuze - Bergson, Peirce -, nécessaires à la mise en place de son dispositif de recherche, s'adjoignent très rapidement celles, plus profondes, de Kant et de Spinoza, qui en guident la progression. Grâce au cinéma, Deleuze prolonge sa réflexion sur l'empirisme transcendantal, reconsidère la question de l'image et des signes, revisite secrètement l'éthique de Spinoza afin de nous proposer une nouvelle éthique, qui ne répond plus à la question "Que peut un corps ?" mais à sa généralisation "Que peut une image ?".
    A la fois genèse de la sensibilité, cosmogonie, sémiotique et éthique, L'Image-mouvement et L'Image-temps construisent une génétique des puissances de l'image dont les oeuvres des cinéastes sont à la fois les jalons et les pierres de touche : la rencontre avec ces oeuvres permet à la philosophie de Deleuze de subir l'épreuve du réel et de la faire bifurquer au gré des rencontres avec les pensées des cinéastes.
    Deleuze se sert du cinéma, qui devient la vérification expérimentale de sa philosophie, cependant que le cinéma "capture " Deleuze, et l'amène à tracer des cheminements de pensée inédits. Dans cette parade amoureuse, Deleuze est la guêpe, le cinéma l'orchidée. C'est en déterminant pourquoi ces livres sont des ouvrages de philosophie à part entière que l'on en appréciera la portée.
    Comprendre leur armature philosophique complexe, c'est se donner les moyens de saisir plus profondément ce qu'ils apportent à la théorie du cinéma.

  • S'orienter

    Pierre Macherey

    • Kime
    • 8 Mai 2017

    En se demandant ce que c'est en pratique, s'orienter, on tire un fil auquel se raccrochent, présentées sous des biais inattendus, beaucoup de questions dont l'importance philosophique est manifeste et même centrale. On s'oriente, ou on est orienté - c'est le principal dilemme auquel on est confronté lorsqu'on s'intéresse à cette question -, dans l'espace physique, mental, collectif, en vue de s'identifier professionnellement, sexuellement, politiquement, religieusement, dans des conditions qui, à chaque fois, oscillent entre deux pôles extrêmes, l'un de passivité, l'autre d'activité. Au fond, la philosophie dans son ensemble pourrait renvoyer à cette question dont les enjeux concernent tout le monde à tout moment, partout, sans exception. Le rat qui se repère tant bien que mal dans le labyrinthe du psychologue, le voyageur qui essaie de se retrouver dans la forêt où il est perdu, le militant révolutionnaire qui cherche une issue à la crise qu'il a contribué à déclencher, le savant en quête d'épreuves de vérité qui lui permettent de démêler les problèmes qu'il s'évertue à clarifier, le croyant qui se demande désespérément où trouver un sens à la vie : toutes ces situations, qui s'inscrivent dans des contextes très différents, ont néanmoins en commun de renvoyer à la même exigence, celle de s'orienter, qui engendre des comportements dont le résultat n'est nullement acquis à l'avance. Peut-être est-ce de cette exigence et des innombrables difficultés auxquelles elle est confrontée que le désir de philosopher tire son impulsion première.

  • Du sens de la démocratie au défi du vivre-ensemble, les problèmes graves qui se posent aux sociétés actuelles sont divers mais ils rencontrent tous le lexique de l'identité et du pluralisme.
    Et si l'expérience de l'exil et la notion corollaire de hors-sol offraient les instruments conceptuels susceptibles de fournir des redéfinitions politiques et d'esquisser des solutions pratiques ?
    La question posée est claire : la pensée politique moderne doit réexaminer ses fondations et, à cette fin, prendre en compte l'ampleur de la crise migratoire contemporaine, mais - et c'est le coeur du problème - elle semble s'y refuser.
    Ce refus révèle un déni de réalité et un déficit du savoir quant à la manière dont les sociétés occidentales peuvent accueillir l'expérience de l'exil. Doit-on l'appréhender comme une menace à surmonter, ou doit-on la penser comme une modalité éthique, propre à fonder une approche politique inédite ? Il faut pour échapper à cette impasse concevoir un système où aucune nationalité ou religion ne pourrait revendiquer la souveraineté sur une autre et où, en fait, la souveraineté serait elle-même redéfinie. Penser l'exil aujourd'hui, c'est défendre des formes nouvelles de citoyenneté et développer une politique de traduction entre les cultures valorisant des processus d'appartenances multiples.
    Cela conduit à explorer une hypothèse, celle d'un dépassement de la souveraineté étatnationale en posant un autre concept du politique, une politique pensée selon le schème de l'hospitalité universelle, une éthicosmopolitique.
    Ce travail critique, qui consiste à repenser la notion de commun et celle d'universel nous parle aussi de la manière dont se construit, à partir d'un présent déchiré, le monde à venir. La relecture d'oeuvres aussi singulières que celles de Spinoza, Rousseau, Kafka, Lévinas, Arendt, Derrida, Celan, Foucault, Butler, Deleuze, etc. participe, en ce sens, à cette passionnante réflexion sur la crise de nos sociétés et son futur.

  • A quoi bon réveiller le souvenir d'une grande guerre entre culture et nature ? Simplement parce qu'il est important de comprendre qu'elle n'a jamais cessé, ce qui s'est traduit par le harcèlement impénitent de la culture humaine sur la nature. On voit bien que cette nature supporte de plus en plus mal ces agressions, qui dépassent ses capacités d'absorption. Mettre en évidence, par la constitution d'un faisceau précis d'indices, le fait de cette guerre millénaire, pour en finir avec les discours lénifiants et les écrans de fumée, me semble devoir donner à l'écologie, fondement de toute politique réaliste, de nouveaux concepts pour une nouvelle culture « mondiale ». Une culture largement ouverte aux milliards d'entités non-humaines que la royauté usurpée de l'homme avait cru pouvoir traiter avec mépris. Le temps des esclaves, humains et non-humains, est révolu. Si la mentalité des maîtres s'exaspère, c'est qu'elle n'est pas loin de perdre sa morgue. Rien ne doit empêcher la pensée de faire ce pas d'une révolution à large spectre. Le suggérer par concepts, c'est la dignité de la philosophie, et sa possibilité de racheter bien des erreurs.

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