Littérature générale

  • Fable satirique et roman d'aventures, Les Animaux dénaturés s'ouvre sur la découverte d'un cadavre assez déconcertant, progéniture du journaliste Douglas Templemore.
    Quelques mois auparavant, Templemore partait avec une équipe de savant en Nouvelle-Guinée et découvrait une étrange colonie d'hommes-singes. Tandis que les scientifiques s'interrogeaient sur leur nature, des hommes d'affaires y voyaient une main-d'oeuvre gratuite et Templemore, pour contrecarrer leurs projets, se prêtait à l'expérience saugrenue qui le conduirait en prison.
    Paru en 1952, Les Animaux dénaturés a séduit la critique et les lecteurs autant par son humour que par l'aventure intellectuelle, toujours d'actualité, que l'auteur du célèbre Silence de la mer y narrait.
    C'est Gulliver, et c'est Candide aussi, c'est Wells et c'est Jules Verne. (André Wurmser)

  • Cafés de la mémoire

    Chantal Thomas

    Avec légèreté et mélancolie, ironie et émotion, Chantal Thomas met en scène sa jeunesse, ses études, ses errances. C'est à Nice, par une nuit de Carnaval, qu'elle commence son récit. Quelques huîtres, un verre de vin. L'œil aux aguets pour observer ses voisins. Et tous les cafés de la mémoire resurgissent, cafés-vitrines, cafés secrets, café des spectres et café des artistes... Entre le temps de l'enfance à Arcachon, Bordeaux, puis Paris, se raconte l'histoire d'une jeune fille qui, exaltée par l'exemple de Simone de Beauvoir, veut devenir philosophe, s'inventer une vie nouvelle. Mais, très vite, c'est dans le grand livre du monde qu'elle va faire son apprentissage. Alors elle accorde aux rencontres de hasard et aux ivresses qu'elles lui procurent l'entière confiance qu'elle accordait au savoir. Cette autobiographie librement menée se situe entre 1945 et 1969, entre la libération de la France et la démission du général de Gaulle, c'est dire qu'elle est aussi le tableau d'une génération, le récit du triomphe de la jeunesse, de son éclat d'insouciance et de fête.
    Chantal Thomas (Prix Fémina 2002) pour Les Adieux à la Reine est désormais membre du Jury du Prix Femina. Directrice de recherches au CNRS, elle est spécialiste du XVIIIe siècle et a publié de nombreux essais.

  • L'année de l'éveil

    Charles Juliet

    Un petit paysan qui n'avait jamais quitté son village se retrouve un jour enfant de troupe. Dans ce récit, il relate ce que fut sa seconde année de jeune militaire, une année de découverte et de bouleversements, qui le verra mourir à son enfance et s'éveiller à des réalités et des énigmes dont il ignorait tout. La faim, le froid, les bagarres, son avide besoin d'affection, l'admiration qu'il voue à son chef de section, sa passion pour la boxe, les sévices que les anciens font subir aux bleus, la découverte de l'amour avec la femme de son chef, le sadisme de certains sous-officiers, la nostalgie qu'il a de son village, de sa chienne et de ses vaches, ses quinze jours de cachot, son renvoi de l'école puis sa réintégration, la hantise de mourir à dix-huit ans, là-bas, dans ces rizières où la guerre fait rage..., c'est le récit d'une entrée en adolescence, avec ses révoltes et sa détresse, ses déchirements et ses ferveurs.

  • Nuit
    du 19 au 20 juillet 1961
    (les Fleurys)

    Voici pourquoi j'ai vécu

    Goûtant un vif plaisir à ne rien faire que provoquer par ma seule présence (chargée d'une sorte d'aimantation à l'être des choses) - cette présence étant en quelque façon exemplaire : par l'intensité de son calme (souriant, bienveillant), par la force de son attente, par la force d'exemple de son existence accomplie dans le calme, dans le repos, par la force d'exemple de sa santé - que provoquer une intensification vraie, authentique, sans fard de la nature des êtres et des choses, qu'à l'attendre, qu'à attendre ce moment-là.
    À ne rien faire qu'à attendre leur déclaration particulière.
    Puis à la fixer, l'attester : à l'immobiliser à la pétrifier (dit Sartre) pour l'éternité, à la satisfaire ou encore à l'aider (sans moi ce ne serait pas possible) à se satisfaire.
    À ne rien faire qu'écrire lentement noir sur blanc, très lentement, attentivement, très noir sur très blanc.
    Je me suis allongé aux côtés des êtres et des choses la plume à la main, et mon écritoire (une page blanche) sur les genoux.
    J'ai écrit, cela a été publié, j'ai vécu.
    J'ai écrit. Ils ont vécu, j'ai vécu.

  • La brièveté de son oeuvre (3326 vers seulement) et de sa vie (il disparaît vers l'âge de trente ans, en 1463) a fait de Villon une légende. Pourquoi ses vers hantent-ils nos mémoires depuis plus de cinq siècles?
    Villon : une poésie du quotidien. Lui qui a connu la prison et côtoyé la mort, parle d'expérience. Il est temps pour lui de régler ses comptes. 'Je, François Villon' : le caractère autobiographique assumé, dans une revendication de tous les excès, nous frappe par sa modernité et son audace. A l'opposé de l'amour courtois, Villon est un amoureux de Paris, du Paris nocturne des mauvais garçons et des filles de mauvaise vie, des déambulations et des tavernes, où riches et pauvres, jeunes et vieux, hommes et femmes sont fondus dans une même mélancolie. 'Mais où sont les neiges d'antan?' Poésie de l'universel : celle du bonheur fugace et de l'amour éphémère. Poésie du corps, matérialiste et profane, qui célèbre la vie sans craindre la mort. 'Autant en emporte le vent!' Sous l'apparente simplicité de ses vers se cachent une complexité formelle et une profondeur de sens, où le lyrisme côtoie la satire, où l'ironie allège tout ce qui pèse, dans le grand éclat de rire du pendu.
    Au-delà de la légende du poète maudit, écoutons la beauté entêtante de sa poésie.





  • Extrait
    TRADUIRE UNE OEUVRE POÉTIQUE
    Traduire une oeuvre poétique, c’est la soumettre à une extrême violence.
    C’est la déplacer d’un lieu à un autre. De son lieu natal à un autre, qui lui est étranger. Mais ce qu’ici nous nommons « lieu » ne concerne pas avant tout le pays, la culture, la pensée d’un peuple ou d’un homme, ni même la spécificité linguistique telle que la grammaire propre à chaque langue en rend compte. Le lieu, c’est la langue elle-même, la langue entendue dans son sens le plus pur.
    Car la poésie n’est jamais la mise en forme d’une idée, une façon plus sensible ou plus signifiante de dire ce qui pourrait se dire autrement, la « valeur ajoutée » d’un langage commun à tous. Elle est l’essence même d’une langue, sa présence en nous la plus proche et la plus insolite. La poésie est au langage ce que la source est à toutes les eaux qui en sortent : la provenance désertée de toute langue courante. Ce n’est qu’à partir d’elle que la langue étincelle, fait signe vers le pur éclat de toutes choses dont nos mots quotidiens, dans leur usage auxiliaire, ne sont que l’appauvrissement, la disparition. Il n’y a pas l’idée, la signification, le sens, puis la poésie qui, à la manière d’un vernis sur un bois déteint, ferait briller le sens ; mais la poésie porte en elle-même son propre sens. Et ce sens est musique essentielle de la langue, parole où se déploie l’être de toutes choses. Traduire une oeuvre poétique, c’est donc, littéralement, la déraciner. Davantage : c’est abolir ce qui la fonde. C’est la priver d’elle-même. Toute traduction des Élégies et Sonnets de Rilke, quelle qu’elle soit, exclut par conséquent l’essentiel, à savoir le rapport à la langue allemande.
    Ainsi, tout poème traduit, tout poème qu’on a changé de monde, n’est pas seulement en exil mais en péril : en péril de ne plus pouvoir être entendu comme ce qu’il est. Un tel péril ne se surmonte pas. Cependant, loin de réduire la traduction à un acte sans importance, où tout se vaut puisque l’essentiel est perdu, il exige au contraire de celui qui s’y risque un souci constant. En quelque sorte, l’acte de traduire exige d’être pensé à la mesure du péril qu’il engendre.
    On se souvient de la façon dont Baudelaire définissait ses traductions d’Edgar Poe. Ce sont, disait-il, des « belles infidèles ». Baudelaire, sans doute, n’affirmait pas seulement une façon personnelle d’envisager la traduction (une façon parmi d’autres) mais, parlant en poète, il disait la nécessité d’une telle infidélité. Entendons bien « infidélité nécessaire » : la traduction d’un poème n’est jamais avant tout la translation d’une grammaire à une autre. Cette translation grammaticale, qu’on tient généralement pour la seule fidélité qui soit, où conduit-elle, sinon à l’évanouissement de la « musique » du poème, assourdie jusqu’à l’absence, c’est-à-dire, puisque musique et sens se portent ici réciproquement, jusqu’à l’incohérence ? À l’inverse, cette infidélité dont parle le poète n’estelle pas, si on médite ce que veut dire « belles infidèles », le souci et l’affirmation d’une fidélité plus haute et plus essentielle que la grammaire, d’une fidélité d’ordre poétique, telle que seule elle permet au sens d’apparaître – d’apparaître en une musique ? Mes traductions, semble dire Baudelaire, doivent apparaître au lecteur français comme à l’aube de leur propre jour, ayant seulement pour lui leur visage de poèmes, ce visage étant aussi bien un visage dont il n’a rien su : leur visage de « belles infidèles ». En traduisant Élégies et Sonnets, je n’ai pas eu d’autre souci : offrir au lecteur français les poèmes français de ces poèmes allemands.
    J'ai dû renoncer à éclairer ce travail d'aucune lumière satisfaisante. Il eût fallu justifier chaque vers, indiquer les raisons qui m’ont conduit à choisir tel mot plutôt que tel autre, retracer – comment ? – les mouvements intérieurs, tantôt sinueux tantôt immédiats mais toujours, en quelque façon, si peu transparents à soi-même, dont chaque poème dans sa forme présente est issu. Et quand même j’aurais patiemment cherché à établir un inventaire de mes réflexions, cette traduction en eût-elle été enrichie, ou rendue plus lisible ou plus indiscutable ? La poésie ignore la preuve. Elle porte en elle sa vérité, que tout autre éclairage, quels que soient sa valeur et son intérêt propres, n’atteint pas.
    Une fois cependant, il m’a semblé nécessaire de préciser ma traduction d’un mot, parce que ce mot marque sans doute la nature singulière du poète. Il s’agit du mot Ohr que j’ai traduit par écoute, et, au second vers du premier sonnet, par en nous-mêmes :
    « Là s’élevait un arbre. O pure élévation !
    Le chant d’Orphée ! O quel arbre en nous-mêmes ! »
    Les premiers vers des Sonnets à Orphée sont la réminiscence, elle-même fulgurante, d’un éclair souverain. Il est midi à l’intérieur de l’homme. Midi dont le poète, à la faveur d’une apparition, retrouve la transcendance au sein même du langage, et dont il marque aussitôt l’oubli en un retrait aussi soudain que l’apparition initiale : « Et tout s’est tu ». De ce midi des origines, quelque part en Grèce, à notre nuit d’hiver, la distance ne se mesure pas. Retrouver Orphée serait vain. Davantage : ce serait s’interdire de chanter de nouveau. Pour un jour habiter, c’est en soi-même qu’il faut bâtir. En endurant l’absence de ce « dieu perdu » (I, 26 ), le poète appelle un point d’or que nous ne voyons pas, et qui cependant, par sa voix, vient sur nous : « une autre aurore, signe et tournant ». Car ce premier poème ouvre en étoile tout l’espace des Sonnets, et secrètement trace leur mouvement interne : le cercle, « qui ne se ferme nulle part » (II, 20). Ainsi le mot Gesang (chant) et le mot Ohr ne cessent de se répondre en une secrète alliance. Ohr, ce n’est ni l’oreille ni l’ouïe, mais bien l’écoute comme ouverture de l’homme à son être propre : le chant. Et le poète est l’homme qui peut dire de lui-même : ich bin ganz Ohr : je suis tout écoute.
    Si toute traduction détruit nécessairement la pureté de son objet, elle exige de celui qui l’entreprend qu’il soit, avant toute chose, à l’écoute de sa propre langue, ouvert à son lieu natal. Tendre à son tour vers un objet pur est peut-être la seule façon de sauver, dans le chant d’origine, ce qu’il y a à sauver : la trace de son pur sillage.

  • Qui peut jurer de ne pas inventer, au moins en partie, ses souvenirs ? Certainement pas Augustin Harbour. Quarante ans plus tôt, errant dans le désert du sud libyen, il est tombé sur une mystérieuse oasis : Zindan. On y arrive de n'importe où, de n'importe quand, mais aucun des autres voyageurs échoués là ne sait comment en repartir. C'est que Hadj Hassan, Dieu lui-même, y vit, en compagnie de son envoûtante vestale, Maruschka Matlich.

    Réfugié dans une clinique de luxe, sur les rives du lac Calafquén au Chili, carnets, croquis et annotations à l'appui, Augustin dresse l'inventaire de cette extravagante épopée, des habitants et de leurs moeurs étranges - tabous ali- mentaires, pratiques sexuelles, objets sacrés et autres signes parleurs -, qui prend vite des allures de fantasmagorie. Présent et imaginaire se mêlent, comme pour une dangereuse immersion au coeur des ténèbres.

    Délirante invention d'un esprit malade ou intuition géniale d'un entendement hors du commun, le récit prodigieux et débridé d'Augustin nous emmène aux confins inexplorés de la folie. On retrouve dans ce roman phénoménal toute la fantaisie, l'humour, la virtuosité et l'érudition de l'auteur de Là où les tigres sont chez eux. Et un fameux coup de crayon !

  • La série BILINGUE de 12-21 propose :
    o une
    traduction fidèle et intégrale, accompagnée de
    nombreuses noteso une
    méthode originale de perfectionnement par un contact direct avec les oeuvres d'auteurs étrangers.
    Lewis Carroll, nom de plume de Charles Lutwidge Dodgson (1832-1898): mathématicien, poète, diacre, photographe, écrivain, inventeur, amateur de lanternes magiques, enseignant, dessinateur, logicien, montreur de marionnettes.Imaginées le 4 juillet 1862 pour distraire son "amie-enfant" Alice Liddell et ses soeurs, au cours d'une promenade sur la Tamise, les Aventures d'Alice au pays des merveilles poursuivent leur traversée du temps et de l'espace. Parue en 42 langues - une des oeuvres les plus traduites après la Bible - l'oeuvre de Carroll continue à charmer les générations. Les plus jeunes y retrouvent la fantaisie et la magie des dessins animés du XXe siècle et les plus grands les jeux de langage et le goût de l'absurde qui font de ce livre un jeune classique de notre temps.

  • De 1956 à 1973 la Tunisie a perdu la quasi-totalité de sa population juive, qui a émigré en France ou ailleurs. Ce livre, paru une première fois en 1983, raconte sous une forme romancée le drame de cet exil, tel qu'il a pu être vécu par des personnages aussi improbables qu'Alma Alba, détentrice malgré elle de la clé de la dernière maison juive, ou Judith, fillette égarée entre Tunis et Belleville où la communauté s'est installée à son arrivée en France. Il s'agissait de raconter le mythe de cet exil, à travers des personnages symboliques et de rappeler de quoi était faite la vie de cette population (coutumes, langages, histoires) et ce qu'elle a pu endurer, contrainte qu'elle était à un exil sans retour. L'auteur, quant à lui, apparaît masqué au fil des pages, mais ne la ramène pas trop.

    Michel Valensi (Tunis, 1956) est (aussi) éditeur. Avant de créer les éditions de l'éclat en 1985, il a exercé différents métiers: rangeur de fiches au CNRS, agitateur de négatifs photo dans une chambre noire, cuisinier, tubiste, violoncelliste, barman, chanteur, deuguiste en Sciences des Textes et des Documents (qui n'est pas un métier). Il a publié avec Patricia Farazzi une correspondance en 2020, Lettres du chemin de pierre. L'empreinte a été son premier roman, mais pas son dernier.

  • Jean Diwo est né faubourg Saint-Antoine. Le chuintement de la scie à refendre, le doux sifflement de la varlope et l'âcre parfum de la colle bouillonnante, il connaît. Depuis longtemps, il rêvait d'écrire le fabuleux roman de cette grande artère parisienne où les chariots de l'Histoire n'ont cessé de rouler. Dans ce cadre sculpté au ciseau et à la gouge, il a tissé au petit point le récit de la vie pleine, généreuse, souvent aventureuse des abbesses de Saint-Antoine-des-Champs et de leurs amis et protégés, les compagnons du bois, descendants des bâtisseurs de cathédrales. Il y a peint les artisans, les nobles, les bourgeois et surtout les femmes de tout rang qui ont su engendrer, dans l'amour, la prière, l'intelligence et le sacrifice, de ces familles qui, par le jeu des alliances, des héritages et du talent, forment depuis Louis XI une chaîne ininterrompue, soudée par l'amour du bois, matériau noble et magique. Jean Diwo a brassé cette pâte humaine, gonflée au levain de l'Histoire, pour en faire un roman captivant chargé d'amour, de drames et de joies, dont la tonalité est gaie parce que les hommes et surtout les dames du Faubourg ne sont pas moroses.

  • Comment et jusqu'où la littérature agit-elle ? Pourquoi sommes-nous si nombreux à y puiser des ressources ? Qu'y cherche-t-on et qu'y trouve-t-on ?

    Devenir lecteur, c'est toujours faire l'expérience du changement : franchir le seuil entre la petite enfance et l'âge de raison, explorer d'autres mondes, investir d'autres vies que la sienne, incorporer d'autres visions du monde. Cette occupation (j'occupe le territoire du texte autant qu'il occupe mon esprit) peut avoir des répercussions durables sur notre existence. C'est pourquoi les livres furent parfois considérés avec méfiance. On les soupçonnait de rendre soit mous, soit fous. Les temps ont changé. La littérature apparaît de plus en plus comme un outil de connaissance, de développement personnel et d'émancipation. En nous plongeant dans des univers sociaux et mentaux, elle élargit notre compréhension du monde. Elle recèle aussi des vertus morales : parce qu'elle nous offre une voie d'accès à l'intimité psychique de personnages, elle développe notre empathie et incarne nos dilemmes existentiels. La littérature fait bien plus que nous distraire. Elle nous soigne. Elle apaise nos âmes, récrée nos vies, et ressoude par le verbe la communauté des vivants.

  • Par désir de paraître,déni du passé,pour cause d'inertie, de lâcheté,quelquefois par désespoir ou générosité,des gens ordinaires empruntent ces Passages d'enfer générés par l'ordre social.

  • Dans le climat de l'Ère des réformes, l'utopie technologique imaginée par John A. Etzler n'est pas vraiment extravagante : tant d'autres, au milieu du XIXe siècle, ont imaginé des projets saugrenus pour refaire le monde. Fort réticent à l'égard de ces communautés chimériques, Emerson suggère au jeune Thoreau de rédiger une critique de l'ouvrage d'Etzler. Dans la fantaisie irréalisable qu'il commente, Thoreau apprécie la suggestion d'une relation apaisée avec la nature mais n'accepte pas une société idéale dont le but serait le confort matériel et la recherche du plaisir. Surtout, l'utopie d'Etzler manque l'essentiel : elle ne fait pas confiance à l'homme. Or, s'il doit y avoir progrès, il sera individuel.

    Américain dissident, Henry D. Thoreau (1817-1862) est un réfractaire qui se plaît à résister, à suivre son chemin absolu en dépit de tout. Par ses écrits, il met la force tonifiante de sa résistance au service de tous ceux qui veulent garder l'esprit en éveil et maintenir une position critique peut-être plus nécessaire que jamais à notre époque de contrôle soft de l'opinion par les divers moyens d'information ou les « produits culturels ».

  • Pour ne pas perdre le nord (minuscule en général, majuscule quand il s'agit de la région d'un pays) ; pour ne pas donner du mister (Mr) à monsieur (M.) ni de trait d'union à saint Jacques, sauf quand c'est le nom d'une église ( Saint-Jacques-de-Compostelle); pour distinguer le Premier ministre du président de la République, même si l'un rêve toujours d'être l'autre; pour laisser leur minuscule au roi et à l'empereur sauf en cas de mégalomanie (Napoléon); pour ne pas écrire 1ère mais 1re; pour conserver l'accent sur les capitales, donc la lisibilité d'un texte en dépit de toutes les paresses et de toutes les pressions numériques... bref,pour ne pas se perdre, un seul fil d'Ariane, le Lexique des règles typographiques. C'est la bible de tous les académiciens quand ils rédigent le Dictionnaire, la règle du jeu de la langue française. Le jeu en vaut la chandelle.

  • enfant de demain, si ton rêve exhume nos corps - des mains qui se tendent avec force vers des visages de chiffons jaunes -, étouffe étrangle la gorge du rêve et enfouis dans la cendre tes larmes. car notre foi est devenue oiseau de proie.Cette anthologie du poète Avrom Sutzkever, a été confiée à Rachel Ertel, dont on connaît l'engagement pour le yiddish et le grand sens poétique des traductions. Son oeuvre qui traverse le siècle est porteuse d'un extraordinaire espoir en la poésie qui, en plusieurs occasions, lui a sauvé la vie. Tous ses ouvrages y sont représentés et si une grande partie est consacrée au ghetto et à sa résistance, l'ensemble résonne au-delà de l'engagement politique. On peut parler d'un véritable engagement poétique qui aura raison des drames de notre sombre XXe siècle.

    La vie et l'oeuvre d'Avrom Sutzkever sont exemplaires à plus d'un titre. Né en 1913, il s'installe à Wilno en 1923 et rejoindra l'avant-garde poétique de la Jeune Wilno. Enfermé dans le Ghetto, il prendra une part active à la résistance et témoignera au procès de Nuremberg. Il fut actif au sein de la Brigade de papier qui cachait des milliers de livres qui furent retrouvés après la guerre. Après un séjour en Union soviétique, il s'installe en Israël en 1947 et y vivra jusqu'à sa mort en 2010.

  • Les sept péchés capitaux, ce n'est pas seulement de la théologie, c'est aussi de la littérature. Il fallait Laurent Nunez, l'auteur des Récidivistes, pour décrire avec humour et sagesse les vertiges et les abîmes de l'amour de soi.
    "Sitôt que j'eus fini d'écrire ce conte, je sortis prendre l'air, marchant comme on danse sur les trottoirs de Paris, et j'étais si fier de moi - si fier de ce que j'avais écrit - que je compris bien sûr que j'avais échoué.
    Impossible de composer tout un livre sur l'orgueil - c'est-à-dire de se confronter à ce péché, de le disséquer vraiment, de le dénoncer. On est si fier ensuite !'
    Un auteur applaudit à chacun de ses livres :
    - Les Écrivains contre l'écriture, 2006. " Un essai assez remarquable ", Le Monde
    - Les Récidivistes, 2008. " Un livre qui ne ressemble à aucun autre, à la fois érudit et accessible, d'une grande profondeur " Télérama
    - Si je m'écorchais vif, 2015. " Brillant, convaincant, étonnant " Figaro Magazine
    - L'Énigme des premières phrases, 2017. " Laurent Nunez guide le lecteur médusé, émerveillé par tant de subtilité et d'intelligence, dans le labyrinthe de la création littéraire " L'Obs
    - Il nous faudrait des mots nouveaux, 2018. " Ce livre est un cadeau à la langue française ! " TV5Monde

  • Quoi de neuf sur la guerre? En principe rien, puisqu'elle est finie. Nous sommes en 1945-1946, dans un atelier de confection pour dames de la rue de Turenne, à Paris. Il y a là M. Albert, le patron, et sa femme, Léa. Leurs enfants, Raphaël et Betty. Léon, le presseur. Les mécaniciens, Maurice, rescapé d'Auschwitz et Charles dont la femme et les enfants ne sont pas revenus. Et les finisseuses, Mme Paulette, Mme Andrée, Jacqueline. Et il y a l'histoire de leurs relations et de leur prétention au bonheur. Dans l'atelier de M. Albert, on ne parle pas vraiment de la guerre. On tourne seulement autour même si parfois, sans prévenir, elle fait irruption. Alors les rires et les larmes se heurtent sans que l'on sache jamais qui l'emporte. Alors, «ceux qui ont une idée juste de la vie» proposent simplement un café ou un verre de thé avec, au fond, un peu de confiture de fraises. 1981-1982. Le journal intime de Raphaël, alors qu'en France progressent les activités antisémites. Trente-cinq ans après, quoi de neuf sur la guerre? Rien de neuf sur la guerre. Parce que, comme le disait M. Albert en 1945 : «Les larmes c'est le seul stock qui ne s'épuise jamais.»

  • L'utopie sociale naît d'une insatisfaction collective. L'utopie réalisable, c'est la réponse collective à cette insatisfaction. Mais comment répondre collectivement à une insatisfaction ? et quelles limites une collectivité doit-elle respecter pour satisfaire à son utopie réalisée ? Telles sont les questions soulevées - avec une grande précision et quelques dessins au trait - par le livre de Yona Friedman, paru pour la première fois en 1974, et revu et augmenté pour cette édition.

  • De son vivant, Michel Vachey (1939-1987) a occupé une place étrange, un peu fantomatique, dans le paysage littéraire français - ce qui tient autant au caractère expérimental de son oeuvre qu'à l'intransigeance de sa démarche. Circulant entre les genres (de la poésie au roman, tour à tour mis en pièces), adepte du collage et du détournement, il a publié quelques livres au Mercure de France, puis chez Bourgois, collaboré à plusieurs revues majeures de l'époque, travaillé avec les peintres de Supports/Surfaces et s'est consacré dans les dernières années de sa vie à des travaux plastiques (estampages, caviardages, lacération de ses propres livres...) avant de se donner la mort en 1987. Malgré son amitié avec Michel Butor, Alain Borer, Pierre Pachet notamment, aucun de ses livres n'était plus disponible depuis des lustres. Le but d'Archipel plusieurs est de redonner à lire cet auteur inclassable, à travers un choix de textes et d'images qui mettent l'accent sur son travail poétique, y compris dans sa dimension visuelle.

  • 16000 kilomètres en deux ans, un peu à pied, mais surtout en cheval : de Constantinople à Qaraqorum, capitale de l'Empire des steppes. Plusieurs années avant Marco Polo, le récit du père Guillaume de Rubrouck, envoyé de Saint Louis auprès du Grand Khan, est l'un des premiers textes qui révélèrent à l'Occident les merveilles de l'ordre mongol et de son empire. Un document historique médiéval exceptionnel doublé d'un fabuleux récit de voyage au coeur de l'Asie.

  • Né en Tunisie dans une modeste famille juive de langue maternelle arabe, formé dans les écoles de l'Alliance israélite universelle puis au lycée Carnot de Tunis, enfin à l'université d'Alger pendant la guerre et en Sorbonne à la Libération, Albert Memmi (1920-2020) se situe au carrefour de trois cultures et a construit une œuvre abondante d'essayiste, mais aussi de romancier, sur la difficulté pour un minoritaire né en pays colonisé de trouver son propre équilibre entre Orient et Occident. De l'âge de 16 ans à sa disparition, il a tenu un journal, où il a recueilli ses rêves et ses cauchemars, ses doutes et ses illuminations, ses espoirs et ses désillusions, ses joies et ses frustrations : une somme de réflexions au jour le jour qui éclairent d'une lumière crue un " siècle épouvantable " mais qui constituent aussi les fondations d'une œuvre universelle.

    Qui est le jeune homme que nous suivrons pas à pas, de ses 16 ans à la quarantaine, dans ce premier volume du Journal ? Un minoritaire en pays dominé, né pauvre et honteux de ses origines, mais avide de culture et désireux d'en faire son destin ? Un enfant qui ne possède d'autre langue que " le pauvre patois du ghetto ", mais rêve de maîtriser celle de Rousseau et de Gide, d'égaler – qui sait... – son maître Jean Amrouche, ou même le monumental François Mauriac ? Cet adolescent pacifiste, un peu dandy, brutalement confronté à la guerre et à la nécessité de prendre parti, ou ce Juif acculturé qui fait peu à peu l'expérience de sa condition, découvre les ostracismes dont il est de tous bords entouré, et qui apprend à s'en défendre ?

    Que cherche-t-il ? Vivre à Tunis, en se calfeutrant dans les " valeurs-refuge " et les traditions de sa communauté, ou s'enfuir à Paris pour se mesurer à la modernité occidentale ? Étudier la médecine, la philosophie ou les sciences humaines ? S'étourdir dans les divertissements ou affronter le monde et ses contradictions, au risque de s'y brûler ?

    Quelles sont ses ambitions, enfin ? Lutter parmi les siens au sein de mouvements de jeunesse ou se tenir à distance de tout militantisme pour mieux analyser les situations ? Défendre ses convictions par la plume ou s'inventer un monde de fiction capable de transcender ses déchirures intimes ?

    L'âge d'homme arrivé, ce jeune inconnu déchiré, devenu Albert Memmi, s'est clairement défini comme colonisé à travers le Portrait du colonisé et comme Juif par le Portrait d'un Juif. Pendant la guerre, il a fait l'expérience de la souffrance physique et de l'engagement ; plus tard, s'éloignant des siens sans les renier, il a appris – sans jamais se compromettre – à en découdre avec l'Occident et avec l'altérité. Par l'écriture de deux romans autobiographiques, il s'impose comme écrivain de langue française ; comme enseignant-chercheur en philosophie et sociologie, il collabore avec Aimé Patri, Daniel Lagache et Georges Gurvitch à l'élaboration d'une pensée humaniste aux prises avec les défis de " ce siècle de sciences, de progrès et d'effroyable bêtise ".

    L'extraordinaire itinéraire individuel que révèle ce Journal 1936-1962 possède sa moralité. Il prouve avec une exemplarité éblouissante que rien n'est jamais joué d'avance, que tout se conquiert : en dépit de ses origines, au-delà de sa condition et malgré l'état cataclysmique du monde, le jeune homme parvient à percevoir, loin des " vérités absolues ", la promesse effective de tous les possibles, les hypothèses infinies que nous offre l'existence.

  • Proposer une Anthologie personnelle à Jacques Roubaud, si attentif à la composition de chacun de ses livres de poésie, c'est engager le mathématicien-poète sur une voie aléatoire, celle qui retient de recueil en recueil les énoncés et les équations majeures.
    De [Signe d'appartenance] qui ouvre le champ poétique de Jacques Roubaud aux improvisations suscitées par un poème japonais du XIVe siècle, d'une autobiographie rêvée dix-huit ans avant sa naissance à une exploration de la diction poétique, d'un deuil intense et noir à une méditation sur "le vide vivant de la vie", d'une déambulation méticuleuse dans les rues de Paris à une suite de sonnets tout bruissant d'Angleterre, avant de côtoyer l'infinitif de la mort, tel est ce parcours à la fois ponctuel quant aux rendez-vous que le poète s'est fixé et d'une prodigieuse diversité quant aux formes convoquées, utilisées et sans cesse réinventées.

  • Enfant prodige né en Lituanie en 1855, Getzl Sélikovitch est envoyé à Paris où il étudie les langues sémitiques et l'égyptologie et entame un parcours hors du commun qui le conduira en Afrique, Italie, Grèce et Turquie. Assistant de Gaston Maspero, il part au Caire avec un bourse, participe à une mission militaire au Soudan, est mêlé à un assassinat politique qui faillit provoquer une guerre entre la France et la Grande Bretagne, et émigre aux USA (où il meurt en 1926), étant désormais persona non grata dans l'université française. Ses Mémoires, parurent dans la presse yiddish américaine et nous font découvrir une personnalité hors du commun, comme l'intelligentsia du premier XXe siècle pouvait encore en compter, mêlant une extraordinaire érudition et un goût immodéré de l'aventure.

    Professeur de langue et de littérature hébraïques, Paul B. Fenton est directeur-adjoint de l'UFR d'études arabes et hébraïques à la Sorbonne. Spécialiste de la littérature judéo-arabe, il est l'auteur de plusieurs études et monographies relatives à la culture juive en terre d'islam.Dans ces Mémoires, traduits du yiddish, il nous présente la période française de Getzl Sélikovitch, un aventurier peu banal d'origine litvak, qui fut, comme son traducteur, arabisant, hébraïsant et yiddishisant.

  • La contraction de la pierre dans la main refermée. La dilatation inverse de la pierre dans le poing tremblant de l'enfant sur le seuil de lui-même, l'abandon inverse de l'enfant. L'ouvert. L'abandon à l'ouvert de l'enfant qui ne voulait pas. Soudain plus grand que son corps l'enfant comme si l'étincelle de sa chair avait pris. L'enfant ne veut pas cela mais il l'accepte, de toutes ses forces il ferme le poing sur le caillou brûlant et il accepte.

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